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La
plupart du temps, j'expie des rêves simples, des rêves que je peux
contrôler avant qu'ils ne s'éternisent et ne dérapent dans
l'extrême. Il en est un cependant pour lequel ma volonté est restée
sans effet à mon insu.
Tout
avait commencé normalement.......
une
route principale, des chemins de traverse menant à une vallée
embrumée, figée, hors du temps ; des parcelles pierreuses,
arides, délimitées sur lesquelles je glisse doucement ; la
structure crénelée et massive d'un pensionnat qui effleure la
colline conduisant à la demeure que j'avais quitté et où je
m'étais exilé vingt ans auparavant....
...un
décor automnal comme il m'arrive souvent de repeindre de couleurs
plus intenses, mais cette fois je n'en ai pas envie ; je me sens
fébrile face à ce froid d'un autre monde.
Je
musarde à l'orée d'un bois, m'attarde en bohème dans les sentes
moussues léchées par le givre qui ceinturent le lac aux joncs
frileux.
L'endroit
est caressé d'un murmure divin où j'aimais à marcher les jours de
traîne et de petit vent.
Mon
regard accroche la forêt d'érables rouges et de chênes verts.
J'entends la cloche du pensionnat de jeunes filles sonnant la
récréation. Je survole très vite l'immense cour, manque de peu
l'oriel du donjon et me raccroche à quelque chose de froid, massif
et rugueux.
La
nuit est tombée d'un seul coup. J'essaie de voir au delà des
ténèbres. Le décor a changé. Je sens le vent iodé qui souffle
entre les dunes. Je suis au bout d'une jetée, en bord de mer.
C'est
l'hiver. Campé face au phare éteint comme abandonné, j'écoute le
bruit incessant des vagues léchant les brisants.
Transpercé
par la brise glacée du large, je quitte rapidement la place, prêt à
retrouver cette route principale qui semble m'avoir fui mais je
m'enfonce plus profondément dans une obscurité qui me sied bien et
qui m'enveloppe comme un suaire.
Tout
mon être semble s'être affaissé. Mes souvenirs privés d'émotion
s'échappent insensiblement pour s'estomper dans cette absence
irréversible, transformant le décor une nouvelle fois et me
laissant plus las, plus inconscient.
Seule
l'image de mon enfant semble encore me hanter, floue et
intermittente....ma fille que je tiens tendrement dans mes bras. Je
ne parviens pas à saisir, dans le regard qu'elle me restitue,
l'aspect et la forme que je désire lui donner par appartenance juste
et nécessaire, ses traits changeant avec une constante et irréelle
mobilité.
Elle
semble dormir mais est-ce vraiment le seul critère qui la rend
malléable à mes yeux ou son visage changeant si pâle qu'il se
confond avec la clarté de l'environnement que je découvre pour la
première fois ?
Des
personnages troubles passent et repassent devant nous, éloignant les
murs blancs, se jouant des apparences jusqu'à absorber leur couleur
et leur forme.
Je
ferme les yeux un instant, impuissant dans l'éphémère incertitude
du moment à restituer une identité à ces faces de pierrots au
masque d'auguste.
Dans
le couloir créatif de ma conscience, l'imaginaire se mêle au réel.
Je sens sa présence sans la percevoir, comme un objet posé sur le
néant.
Je
fais partie intégrante du décor en personnage métamorphe et, dans
le tain d'un miroir qui révèle ma présence, je me tiens assis,
vêtu de noir. Suis-je en deuil ?
Ma
conscience, tel Dorian Gray, me fait-elle apparaître tel que je le
redoute, tel que je suis réellement ? Je l'ignore.
L'illusion
dont je suis détenteur, que je ressens au travers de ma personne, ne
me soustrait pas au froid qui m'envahit peu à peu.
Quelqu'un,
à côté, se met à rire ; quelle dérision et quel manque de
compassion alors que je m'enfonce dans les ténèbres !....
J'ai
peine à m'imaginer riant aux éclats devant ces sots en retard de
délicatesse. Rient-ils de moi ? de l'absurde complexité de la
situation ? Ou pour préserver le refuge intimiste de leurs
propres sentiments ?
Peut-être....mais
je ne tiens pas à connaître le motif qui me les fait paraître si
pitoyables, si ridicules.
Au
moment où tout semble redevenir normal, le rire me prend dans cette
ironie paradoxale qui me contraint à leur pardonner.
L'enfant
est entre mes bras et me regarde. Elle bouge si peu, prend la force
de sourire dans la douleur d'un regard posé sur moi avec reproche ;
je me sens humilié, désolé, au bord fragile de ma lucidité
retrouvée.
J'essuie
quelques larmes expiatoires et volontaires. Sa frimousse brune repose
sur mon épaule. Ses yeux se dérobent, parcourus par un voile. Ses
mains froides et diaphanes, dans l'alcôve des miennes, se détachent
imperceptiblement. Je la plaque contre mon corps à la briser, la
subtilisant à des bras tendus qui veulent me la ravir. Elle est
l'otage consentante de mon cœur ; elle devient la possession
morale dont je défends l’accès.
Je
sens un long soupir glisser à mon oreille.....
-J'ai
froid...papa...dit-elle,
c'est
un soupir en pente douce, léger, éternel.
Je
me mets à hurler dans la nuit opaque qu'elle vient de rejoindre. Je
m'immobilise dans cette nuit travestie qui me l'a arrachée.
J'entends
à nouveau le ressac qui balaie le promontoire. J'ai des larmes plein
les yeux. Je me lève et marche sur la jetée, caressant la pierre
d'une foulée blanche ; j'aperçois au loin les feux d'un
voilier enfermé dans les flots de la baie. Je me fond dans la brume
vaporeuse du petit port. Tout mon être si lourd du témoignage amer
me semble si léger.....je suis une isabelle aux ailes transpercées.
Quel beau champs lexical,
RépondreSupprimeroù le souffle du vent te ramène vers l'espace onirique de ton enfance, je suis éblouie par la lumière vive de ton écriture digne des plus grands auteurs, un grand merci pour cet instant onirique où le souffle du vent se conjugue avec la mer pour nous transporter vers un pays magnifique de poésie pure...!
A bientôt cher ami Chris daniels
Bonjour Chris Daniels, j'ai beaucoup apprécié la poésie du texte et surtout la profondeur. J'ai lu les autres articles et ils sont très tristes mais ça fait aussi partie de la vie malheureusement. Qu'est devenue Mai ? Merci pour le com auquel j'adhère alors que je n'y aurai pas pensé avant. Bon lundi, amicalement
RépondreSupprimerJe me fond dans les brumes du petit matin, afin que mes yeux s'habituent à la réalité, car ta prose m'a fait rêver tout éveillé...!
RépondreSupprimerMerci pour cette belle mélodie des mots, que l'archet d'un violon n'arriverait pas à rendre si jolie cette mélopée poétique...!
Amités cher ami Chrit Daniels