vendredi 4 juillet 2014

Dernier soupir


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La plupart du temps, j'expie des rêves simples, des rêves que je peux contrôler avant qu'ils ne s'éternisent et ne dérapent dans l'extrême. Il en est un cependant pour lequel ma volonté est restée sans effet à mon insu.

Tout avait commencé normalement.......

une route principale, des chemins de traverse menant à une vallée embrumée, figée, hors du temps ; des parcelles pierreuses, arides, délimitées sur lesquelles je glisse doucement ; la structure crénelée et massive d'un pensionnat qui effleure la colline conduisant à la demeure que j'avais quitté et où je m'étais exilé vingt ans auparavant....

...un décor automnal comme il m'arrive souvent de repeindre de couleurs plus intenses, mais cette fois je n'en ai pas envie ; je me sens fébrile face à ce froid d'un autre monde.

Je musarde à l'orée d'un bois, m'attarde en bohème dans les sentes moussues léchées par le givre qui ceinturent le lac aux joncs frileux.

L'endroit est caressé d'un murmure divin où j'aimais à marcher les jours de traîne et de petit vent.

Mon regard accroche la forêt d'érables rouges et de chênes verts. J'entends la cloche du pensionnat de jeunes filles sonnant la récréation. Je survole très vite l'immense cour, manque de peu l'oriel du donjon et me raccroche à quelque chose de froid, massif et rugueux.

La nuit est tombée d'un seul coup. J'essaie de voir au delà des ténèbres. Le décor a changé. Je sens le vent iodé qui souffle entre les dunes. Je suis au bout d'une jetée, en bord de mer.
C'est l'hiver. Campé face au phare éteint comme abandonné, j'écoute le bruit incessant des vagues léchant les brisants.

Transpercé par la brise glacée du large, je quitte rapidement la place, prêt à retrouver cette route principale qui semble m'avoir fui mais je m'enfonce plus profondément dans une obscurité qui me sied bien et qui m'enveloppe comme un suaire.

Tout mon être semble s'être affaissé. Mes souvenirs privés d'émotion s'échappent insensiblement pour s'estomper dans cette absence irréversible, transformant le décor une nouvelle fois et me laissant plus las, plus inconscient.

Seule l'image de mon enfant semble encore me hanter, floue et intermittente....ma fille que je tiens tendrement dans mes bras. Je ne parviens pas à saisir, dans le regard qu'elle me restitue, l'aspect et la forme que je désire lui donner par appartenance juste et nécessaire, ses traits changeant avec une constante et irréelle mobilité.

Elle semble dormir mais est-ce vraiment le seul critère qui la rend malléable à mes yeux ou son visage changeant si pâle qu'il se confond avec la clarté de l'environnement que je découvre pour la première fois ?

Des personnages troubles passent et repassent devant nous, éloignant les murs blancs, se jouant des apparences jusqu'à absorber leur couleur et leur forme.

Je ferme les yeux un instant, impuissant dans l'éphémère incertitude du moment à restituer une identité à ces faces de pierrots au masque d'auguste.

Dans le couloir créatif de ma conscience, l'imaginaire se mêle au réel. Je sens sa présence sans la percevoir, comme un objet posé sur le néant.

Je fais partie intégrante du décor en personnage métamorphe et, dans le tain d'un miroir qui révèle ma présence, je me tiens assis, vêtu de noir. Suis-je en deuil ?

Ma conscience, tel Dorian Gray, me fait-elle apparaître tel que je le redoute, tel que je suis réellement ? Je l'ignore.
L'illusion dont je suis détenteur, que je ressens au travers de ma personne, ne me soustrait pas au froid qui m'envahit peu à peu.

Quelqu'un, à côté, se met à rire ; quelle dérision et quel manque de compassion alors que je m'enfonce dans les ténèbres !....
J'ai peine à m'imaginer riant aux éclats devant ces sots en retard de délicatesse. Rient-ils de moi ? de l'absurde complexité de la situation ? Ou pour préserver le refuge intimiste de leurs propres sentiments ?

Peut-être....mais je ne tiens pas à connaître le motif qui me les fait paraître si pitoyables, si ridicules.

Au moment où tout semble redevenir normal, le rire me prend dans cette ironie paradoxale qui me contraint à leur pardonner.
L'enfant est entre mes bras et me regarde. Elle bouge si peu, prend la force de sourire dans la douleur d'un regard posé sur moi avec reproche ; je me sens humilié, désolé, au bord fragile de ma lucidité retrouvée.

J'essuie quelques larmes expiatoires et volontaires. Sa frimousse brune repose sur mon épaule. Ses yeux se dérobent, parcourus par un voile. Ses mains froides et diaphanes, dans l'alcôve des miennes, se détachent imperceptiblement. Je la plaque contre mon corps à la briser, la subtilisant à des bras tendus qui veulent me la ravir. Elle est l'otage consentante de mon cœur ; elle devient la possession morale dont je défends l’accès.
Je sens un long soupir glisser à mon oreille.....
-J'ai froid...papa...dit-elle,

c'est un soupir en pente douce, léger, éternel.
Je me mets à hurler dans la nuit opaque qu'elle vient de rejoindre. Je m'immobilise dans cette nuit travestie qui me l'a arrachée.
J'entends à nouveau le ressac qui balaie le promontoire. J'ai des larmes plein les yeux. Je me lève et marche sur la jetée, caressant la pierre d'une foulée blanche ; j'aperçois au loin les feux d'un voilier enfermé dans les flots de la baie. Je me fond dans la brume vaporeuse du petit port. Tout mon être si lourd du témoignage amer me semble si léger.....je suis une isabelle aux ailes transpercées.

3 commentaires:

  1. Quel beau champs lexical,
    où le souffle du vent te ramène vers l'espace onirique de ton enfance, je suis éblouie par la lumière vive de ton écriture digne des plus grands auteurs, un grand merci pour cet instant onirique où le souffle du vent se conjugue avec la mer pour nous transporter vers un pays magnifique de poésie pure...!
    A bientôt cher ami Chris daniels

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  2. Bonjour Chris Daniels, j'ai beaucoup apprécié la poésie du texte et surtout la profondeur. J'ai lu les autres articles et ils sont très tristes mais ça fait aussi partie de la vie malheureusement. Qu'est devenue Mai ? Merci pour le com auquel j'adhère alors que je n'y aurai pas pensé avant. Bon lundi, amicalement

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  3. Je me fond dans les brumes du petit matin, afin que mes yeux s'habituent à la réalité, car ta prose m'a fait rêver tout éveillé...!
    Merci pour cette belle mélodie des mots, que l'archet d'un violon n'arriverait pas à rendre si jolie cette mélopée poétique...!
    Amités cher ami Chrit Daniels

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