dimanche 15 juin 2014

11-Le Journal








   " Infime,oblong et virginal, le riz avait glissé de sa chevelure lisse. L'homme, cet imparfait maladroit, avait pris la main de la jeune femme dans la sienne en complice d'un acte sacré.
Dans le fragile espace qui les entourait, de ce rare lien subtil précepte d'une envolée naissante, ils avaient perdu peu à peu conscience de l'immanente réalité à laquelle ils allaient devoir se plier le cérémonial terminé, mais que leur importait....n'étaient-ils pas merveilleux dans cette arrogante jeunesse, si naïvement vulnérables dans ce qui leur était, en cet instant, nécessaire ?

A travers l'image d'un bonheur focalisé de sensations étranges et inconnues, le souffle volontaire d'une portière claquée à la hâte, l'alizé inquiétant s'était levé, balayant dans l'envol de son suaire fallacieux l'agora du lieu saint. La voûte s'était assombrie sur le parvis, recouvrant d'un voile opalescent sa robe de lumière.

 Prés du lieu, sous l'ombrage d'un banian torturé, un kitara perché sur l'épaule d'un chaman semblait restituer les paroles du vieux sage tant son chant d'éloquence était un chant d'amour.

L'homme avait tenu son bras, enserré dans un tourbillon continu et crépusculaire. Il l'avait entraînée sur l'allée d'argile, sentant à chaque pas le murmure divin lui déchirer l'échine. Combien de fois s'était-il plié, se dérobant sans cesse aux senteurs douceâtres et glacées des roses azalées ? Brusquement, il avait eu la sensation qu'un corps d'adolescente recouvrait le sien de son linceul funeste ; ses yeux cerclés de bistre s'étaient voilés. Il avait eu le temps d'apercevoir ceux de sa compagne, fixes, qu'une impression bizarre l'avait envahi. Tourné vers l'Inconnu, leur regard semblait étonné, détaché et muet.....
En ricochets vermeils, deux roses s'étaient épanouies sur leur poitrine. Les grains oryzatiques s'étaient échappés en vagues tremblantes de ses cheveux soyeux. 
Déméter commençait à fleurir sous les tropiques. L'astre du jour avait effleuré ses lèvres fébriles d'un ultime baiser.....

Plus de six années ont passé et je n'ai jamais pu oublier ce jour où ils ont été assassinés. Revenir à Hong-Kong, lieu où ils se sont connus, grâce à moi, ne pouvait que me procurer une indicible envie de vengeance et d'écoeurement.
Le trafic est intense. Je lui fais signe d'arrêter et nous descendons....

-No tip !...sorry ! Lui lance-je en payant la course....

Le taxi nous ayant déposé dans le parc, face à l'hôtel, nous faisons quelques pas et contournons le véhicule en jetant un coup d'oeil circulaire et discret....vieux réflexe...
Mai suit, amusée du manège.

Rien n'a véritablement changé. Le hall est toujours immense et désuet. Même disposition, même gens peut-être, gère plus âgés en apparence, un peu moins obséquieux, le terme ...14 ans...c'est encore long...sans parler de l'angoisse de l'avenir pour les Hong-Kongais...incertain.

Un occidental tiré à quatre épingles, costume alpaga et panama, lit le Times en fumant un long cigare, créant des volutes de fumée qui n'enferment que lui...et son fauteuil de cuir rouge aux accoudoirs lustrés.
Après avoir signé la réservation, laissé nos passeports, nous montons aux étages, précédés par le liftier alourdi de nos deux sacs de voyage. Au second, le couloir est resté le même, parqueté en points de Hongrie et recouvert en son centre d'un tapis de velours rouge un peu plus élimé. Chambre 218. J'ouvre la fenêtre pendant que Mai donne un bakchich au gamin. Je m'attarde un instant sur le trafic de Chatham Road et branche le climatiseur...bien souvent c'est la bête noire de tous les hôtels. Par chance, il marche.

-Je prends une douche....tu viens ? Dit Mai

Je n'ai qu'une hâte, prendre cette douche, me délasser dans des bras aimés, ne serait-ce qu'une minute...oublier durant un instant... mais j'attends quelqu'un.

-Plus tard...Mai...j'attends un paquet. Lui réponds-je.
Quelques minutes passent qui semblent des heures. On frappe à la porte.
-paquet express pour vous... sir!  

Je me détends tel un ressort et ouvre la porte. Le chasseur me remet une grande et épaisse enveloppe brune à mon nom, envoyé par un certain Anderson.


Le document est entre mes mains. Je vais peut-être comprendre  pourquoi les évènements se sont précipités de façon tragique, il y a plus de six ans sur cette île paradisiaque, où deux êtres que je chérissais y ont laissé la vie. J'avais en mains le journal de Chris, une parcelle autobiographique de ses dernières années.

Je prends une bonne inspiration, pose le document sur le lit et attends Mai.

4 commentaires:

  1. Qu'est devenue Soo et Kim ? Maie et toi formez un beau couple. Quelles sont les nouvelles de ton frère que tu viens de recevoir mais je saurai la prochaine fois. La chaleur humide est difficile à supporter. Bon lundi, amitié

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  2. Une bien triste fin pour ce qui aurait dû être le début d'un bonheur... deux roses, oui mais de sang. Il doit être difficile d'oublier.
    Je me suis un peu égarée sur ce billet, je l'avais lu dimanche, il me fallait le relire et, sauf erreur, la présentation ne me semble plus la même. C'est ce qu'il m'a semblé après avoir déposé un commentaire un peu plus bas.
    C'est magnifiquement écrit, il ne t'est jamais venu à l'idée d'écrire un livre et de le faire éditer ?
    Amitié
    Prima

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  3. Avec quel talent le narrateur nous décris cette fabuleuse histoire où les charmes et les terreurs du Moyen-Orient sont mis en avant avec Mai en hôte principale...!
    j'attends avec impatience la suite de ce fabuleux destin....!
    Amitiés à bientôt

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  4. J'espère que tu en feras un livre que tu publieras. Qui a assassiné et pourquoi ? Je suis trop cartésienne pour deviner. Amitié

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