-Enfin
seuls !
Mai
vient de se libérer. C'est criant de vérité...et ça semble la
soulager. Pour moi, c'est inutile d'encenser la petite mais je n'en
pense pas moins. La nièce de Charles a rempli sa part du marché et
nous a mené à bon port contre vents et marées.
Après
un départ en fond du lac, le gros appareil par bonds successifs
s'est élevé mais avant de prendre la direction du sud et reprendre
le couloir montagneux en sens inverse, Mélissa a balancé ses ailes
en signe d'au revoir et bonne chance.
-Tu
semblais pourtant bien t'entendre avec elle sur la fin...avance-je,
une fois l'avion disparu à nos yeux.
-C'est
vrai mais n'empêche que Mademoiselle je sais tout a largement entamé
ma bonne humeur depuis Hong Kong.
Puis,
elle me regarde, les yeux écarquillés....en écartant les mains et haussant les épaules en
guise de fatalité...
-C'est
vrai...quoi !!
Je
ne m'étends pas sur la question, c'est chaussée glissante.
-Tu
as raison...mon Ange...me contente-je de dire.
La
route est pierreuse. Les camions qui nous croisent soulèvent de la
poussière blanche qui se colle au foulard humide de sueur et aux
lunettes plaqués sur notre visage. L'altitude élevée de 1500
mètres rend notre respiration pénible, renforcé par une
atmosphère chaude et un soleil à son zénith.
Les
quelques kilomètres qui nous séparent de la grande agglomération
du Sikkim construite à flanc de colline sont vite couverts. On
aperçoit déjà la haute tour de la communication en construction
entourée de bosquets qui va offrir, une fois terminée, à son sommet une vue sur l'Himalaya
et sur le Kachendzonga
aux neiges éternelles, le plus haut sommet de l'Inde à plus de 8500
mètres.
Nous
remontons la route en colimaçon qui serpente dans Gangtok, la ville
au-dessus des nuages.
C'est
une ville champignon, un mélange de vieux bâtiments de plusieurs
étages, décrépis, sales, en parpaings bruts ou blanchis à la
chaux, surmontés d'un toit à géométries variables, fait d'everite
colorée, de tuiles rouges ou grises, ou d'immeubles récents
côtoyant de nouveaux, d'architecture moderne.
L'agglomération
au milieu d'une importante végétation s'étend de la vallée d'où
nous venons, vers la montagne en traversant les nuages et son sommet
ensoleillé où nous allons. Il y a des rues goudronnées ou pavées
couleur de montagne encadrées de rouge et de gris. Au-dessus, passe
la ligne de téléphérique qui devrait nous mener vers un monastère
tibétain, lieu où soi-disant mon frère s'est réfugié.
L'information
est venue de Charles. Chris a dû quitter le Népal il y a deux jours
pour des raisons que j'ignore et gagner le Sikkim en Inde. Le
connaissant, les ennuis lui collent à la peau comme le yin et le
yang...c'est indissociable.
Les
naturels sont surpris de notre intrusion mais semblent à cent lieues
de s'en soucier....ils ont cette expression désabusée de
« cool...mon frère » masquée par ce regard étiré vers
les tempes et ce demi-sourire qui semble dire....j'en ai vu d'autres,
t'es pas le premier... Seuls les enfants ont cette pointe de
curiosité qui caractérise leur âge mais bien que leur penchant
naturel les pousse à venir à l'encontre des Occidentaux, ils ont
cette attitude assez paradoxale de se réfugier plus profondément
contre leur père ou leur mère comme si notre engin pétaradant,
s'époumonant, s'apparentait à un dragon chimérique et cracheur de
feu.
La
couleur de leurs vêtements est d'une uniformité désolante, fade,
faite de gris et de rouge. Il est vrai que la région est
principalement agricole même si le tourisme commence à fleurir sur
la région.
C'est
celle de la culture des fleurs, des orchidées aux centaines
d'espèces de primulacées en passant par les rhododendrons ou bien
la production en expansion de cardamome, cette plante à rhizomes
qui, finement moulue, relève les plats de la cuisine indienne,
asiatique ou scandinave, celle que l'on met dans le café turc, le
kahwa arabe et le thé en Inde sans oublier les vertus médicinales
contre les infections parodontales, les douleurs d'estomac après un
repas trop copieux ou simplement pour faire passer l'odeur de
l'ail...lors d'une conversation.
Alors...s'habiller
de couleurs vives....n'appartiendrait qu'aux fêtes et aux
événements exceptionnels comme dans presque tout le sud-est
asiatique.
Mai,
derrière moi, me fait signe qu'elle a faim. Il va falloir s'arrêter.
De nombreux petits commerces jalonnent la grande place que nous
traversons pour nous rendre
vers
le monastère. Une enseigne au nom alléchant écrit en anglais
attire mon attention, un mot international aussi bien connu du fin
fond de la Mongolie qu'au bout de Venice beach : SNACK avec
rajouté à la main...DRINKS TO GO.
-Merci...mon
cœur...murmure Mai en me prenant la main pour entrer.
Après
tout, ce ne sont pas dix minutes qui vont changer le cours des
choses...même s'il s'agit de son frère...quelque chose me dit que
j'ai bien fait de m'arrêter là, dans ce petit commerce d'une
dizaine de mètres carrés constitué de deux tables, quatre chaises
et d'un bar fait de planches peintes en bleu sur lequel traînent des
bouteilles d'eaux en plastique, de soda et de bière accolées à des
verres d'une propreté douteuse et des assiettes en aluminium
négligemment entassées. Derrière le bar, des photos et des cartes
postales de pays lointains sont épinglées, laissées ou envoyées
par les touristes de passage donnant un semblant de notoriété à
l'établissement.
Sur
une table du fond, deux personnes nous tournent le dos et semblent
manger. Nous nous installons. Le patron, un homme d'une trentaine
d'années, au visage buriné par le soleil et le vent des montagnes
pose sa cigarette dans un cendrier du bar et fait quelques pas dans
notre direction.
Il
est vêtu d'une chemise de coton à damiers rouges et bleus boutonnée
jusqu'au col, d'un pantalon bleu foncé délavé, élimé aux poches
tenu par une vieille ceinture de cuir aux bords râpés et retournés
par l'usure.
-Eat...sandwitch...
cakes....drinks ?
Son
anglais est rugueux, déformé.
Mai
me tapote la main.
-J'ai
surtout soif... dit-elle....de l'eau seulement.
Soudain,
de la table occupée, une voix s'élève, une voix que je connais
trop bien....celle de mon frère
-Si
j'étais toi, j'éviterai de prendre de l'eau...ça fait deux mois
qu'elle stagne dehors, en plein soleil. Avant, il les sortait le
matin et les rentrait le soir à cause des voleurs mais il en a eu
marre et maintenant, il les laisse ainsi toute la journée dehors.
Occasionnellement, il en rentre deux à trois bouteilles le
matin...pour les touristes.
-Chris !
Seigneur Dieu ! mais....mais...je rêve ! Toi et...Moon
aussi...?!?!
-Et
oui, c'est moi..Richard...et vivante.
Moon
se lève et prend le bras de Chris, les yeux pleins de larmes. En cet
instant, un vent d'émotions partagées s'engouffre dans ce café
d'un autre âge, dans une contrée perdue, aux portes d'une immensité
lumineuse et glacée.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire