dimanche 24 août 2014

Gangtok





-Enfin seuls !

Mai vient de se libérer. C'est criant de vérité...et ça semble la soulager. Pour moi, c'est inutile d'encenser la petite mais je n'en pense pas moins. La nièce de Charles a rempli sa part du marché et nous a mené à bon port contre vents et marées.

Après un départ en fond du lac, le gros appareil par bonds successifs s'est élevé mais avant de prendre la direction du sud et reprendre le couloir montagneux en sens inverse, Mélissa a balancé ses ailes en signe d'au revoir et bonne chance.

-Tu semblais pourtant bien t'entendre avec elle sur la fin...avance-je, une fois l'avion disparu à nos yeux.

-C'est vrai mais n'empêche que Mademoiselle je sais tout a largement entamé ma bonne humeur depuis Hong Kong.

Puis, elle me regarde, les yeux écarquillés....en écartant les mains et haussant les épaules en guise de fatalité...

-C'est vrai...quoi !!

Je ne m'étends pas sur la question, c'est chaussée glissante.

-Tu as raison...mon Ange...me contente-je de dire.

La route est pierreuse. Les camions qui nous croisent soulèvent de la poussière blanche qui se colle au foulard humide de sueur et aux lunettes plaqués sur notre visage. L'altitude élevée de 1500 mètres rend notre respiration pénible, renforcé par une atmosphère chaude et un soleil à son zénith.
Les quelques kilomètres qui nous séparent de la grande agglomération du Sikkim construite à flanc de colline sont vite couverts. On aperçoit déjà la haute tour de la communication en construction entourée de bosquets qui va offrir, une fois terminée, à son sommet une vue sur l'Himalaya et sur le Kachendzonga aux neiges éternelles, le plus haut sommet de l'Inde à plus de 8500 mètres.

Nous remontons la route en colimaçon qui serpente dans Gangtok, la ville au-dessus des nuages.
C'est une ville champignon, un mélange de vieux bâtiments de plusieurs étages, décrépis, sales, en parpaings bruts ou blanchis à la chaux, surmontés d'un toit à géométries variables, fait d'everite colorée, de tuiles rouges ou grises, ou d'immeubles récents côtoyant de nouveaux, d'architecture moderne.

L'agglomération au milieu d'une importante végétation s'étend de la vallée d'où nous venons, vers la montagne en traversant les nuages et son sommet ensoleillé où nous allons. Il y a des rues goudronnées ou pavées couleur de montagne encadrées de rouge et de gris. Au-dessus, passe la ligne de téléphérique qui devrait nous mener vers un monastère tibétain, lieu où soi-disant mon frère s'est réfugié.

L'information est venue de Charles. Chris a dû quitter le Népal il y a deux jours pour des raisons que j'ignore et gagner le Sikkim en Inde. Le connaissant, les ennuis lui collent à la peau comme le yin et le yang...c'est indissociable.

Les naturels sont surpris de notre intrusion mais semblent à cent lieues de s'en soucier....ils ont cette expression désabusée de « cool...mon frère » masquée par ce regard étiré vers les tempes et ce demi-sourire qui semble dire....j'en ai vu d'autres, t'es pas le premier... Seuls les enfants ont cette pointe de curiosité qui caractérise leur âge mais bien que leur penchant naturel les pousse à venir à l'encontre des Occidentaux, ils ont cette attitude assez paradoxale de se réfugier plus profondément contre leur père ou leur mère comme si notre engin pétaradant, s'époumonant, s'apparentait à un dragon chimérique et cracheur de feu.

La couleur de leurs vêtements est d'une uniformité désolante, fade, faite de gris et de rouge. Il est vrai que la région est principalement agricole même si le tourisme commence à fleurir sur la région.
C'est celle de la culture des fleurs, des orchidées aux centaines d'espèces de primulacées en passant par les rhododendrons ou bien la production en expansion de cardamome, cette plante à rhizomes qui, finement moulue, relève les plats de la cuisine indienne, asiatique ou scandinave, celle que l'on met dans le café turc, le kahwa arabe et le thé en Inde sans oublier les vertus médicinales contre les infections parodontales, les douleurs d'estomac après un repas trop copieux ou simplement pour faire passer l'odeur de l'ail...lors d'une conversation.

Alors...s'habiller de couleurs vives....n'appartiendrait qu'aux fêtes et aux événements exceptionnels comme dans presque tout le sud-est asiatique.

Mai, derrière moi, me fait signe qu'elle a faim. Il va falloir s'arrêter. De nombreux petits commerces jalonnent la grande place que nous traversons pour nous rendre
vers le monastère. Une enseigne au nom alléchant écrit en anglais attire mon attention, un mot international aussi bien connu du fin fond de la Mongolie qu'au bout de Venice beach : SNACK avec rajouté à la main...DRINKS TO GO.

-Merci...mon cœur...murmure Mai en me prenant la main pour entrer.

Après tout, ce ne sont pas dix minutes qui vont changer le cours des choses...même s'il s'agit de son frère...quelque chose me dit que j'ai bien fait de m'arrêter là, dans ce petit commerce d'une dizaine de mètres carrés constitué de deux tables, quatre chaises et d'un bar fait de planches peintes en bleu sur lequel traînent des bouteilles d'eaux en plastique, de soda et de bière accolées à des verres d'une propreté douteuse et des assiettes en aluminium négligemment entassées. Derrière le bar, des photos et des cartes postales de pays lointains sont épinglées, laissées ou envoyées par les touristes de passage donnant un semblant de notoriété à l'établissement.

Sur une table du fond, deux personnes nous tournent le dos et semblent manger. Nous nous installons. Le patron, un homme d'une trentaine d'années, au visage buriné par le soleil et le vent des montagnes pose sa cigarette dans un cendrier du bar et fait quelques pas dans notre direction.
Il est vêtu d'une chemise de coton à damiers rouges et bleus boutonnée jusqu'au col, d'un pantalon bleu foncé délavé, élimé aux poches tenu par une vieille ceinture de cuir aux bords râpés et retournés par l'usure.

-Eat...sandwitch... cakes....drinks ?

Son anglais est rugueux, déformé.

Mai me tapote la main.

    -J'ai surtout soif... dit-elle....de l'eau seulement.
Soudain, de la table occupée, une voix s'élève, une voix que je connais trop bien....celle de mon frère

-Si j'étais toi, j'éviterai de prendre de l'eau...ça fait deux mois qu'elle stagne dehors, en plein soleil. Avant, il les sortait le matin et les rentrait le soir à cause des voleurs mais il en a eu marre et maintenant, il les laisse ainsi toute la journée dehors. Occasionnellement, il en rentre deux à trois bouteilles le matin...pour les touristes.

-Chris ! Seigneur Dieu ! mais....mais...je rêve ! Toi et...Moon aussi...?!?!

-Et oui, c'est moi..Richard...et vivante.

Moon se lève et prend le bras de Chris, les yeux pleins de larmes. En cet instant, un vent d'émotions partagées s'engouffre dans ce café d'un autre âge, dans une contrée perdue, aux portes d'une immensité lumineuse et glacée.










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