L'alizé
léger et transparent qui enveloppait l'atoll était chargé du
parfum des abutilons qui flottait comme un brouillard invisible,
tombant sur eux comme un sommeil léger. Il était temps de repartir.
De gros nuages chargés approchaient à grande vitesse et le
Havilland tanguait devant l'assaut répété des mini vagues.
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-Piste
de Grand Baie... ! Ici FA 605 B 24, en provenance de Colombo,
Ceylan...QAB...
-Vous
êtes autorisés... 605 !
-QED ?
-Elle
vous attend en début de piste 2... suivez la ! Terrain
dégagé...bienvenue à l’île Maurice !
Richard
commença à descendre en bouclant la piste pour en prendre l'axe. Il
frôla la cheminée de la raffinerie sucrière et la chaîne
hôtelière en construction étirée le long du sabot de la baie.
Diane
et Anh Dào se réveillèrent au moment où les roues touchèrent la
piste. Le petit avion ricocha quelques secondes et suivit la voiture
pilote jusqu'au hangar métallique situé en bout du tablier. Un
factionnaire administratif vérifia leurs papiers, tamponna quelques
formulaires avec un sourire blasé et esquissa une politesse affectée
inhérente à sa fonction.
Lorsqu'ils
quittèrent le T.A.C., ils marchèrent durant trois cents mètres.
Parvenus au réservoir, Richard s'avança vers un homme endormi dans
une charrette aux grosses roues de bois et tirée par une vache à
bosse.
-La
casse.. ?
dit-il en le secouant doucement.
L'homme
ouvrit un œil, maugréa et commença à se déplier en se
réveillant. Lorsqu'il fut sur ses jambes, il se balança d'un pied
sur l'autre puis, résolu, leva timidement sa casquette de base-ball
et souhaita un « bonjour » d'un ton bourru, ce qui fit
rire la petite Anh Dào.
Il
était grand et maigre... Il possédait une abondante chevelure noire
et son visage mat indiquait qu'il pouvait avoir la quarantaine... et
90 % de sang indien dans les veines.
-... la
Casse ?
répéta-t-il
à moitié dans les vaps..puis, moi
la Casse !
Oui
patron !.... ?...
Richard
pensa qu'il avait sans nul doute flirté avec quelque alcool durant
la veille pour être dans cet état euphorique.
-Vous
m'entendez ?...
L'homme
leva les yeux, l'aperçut enfin et hocha la tête.
Rassuré,
le reporter continua sur sa lancée.
-Je
suis le frère de Chris Desmond ! hurla -t-il...vous
comprenez ?!
Ti-Albert...c'était
son nom...leva la tête, esquissa une grimace qui ressemblait à un
sourire.
-bonzour..ki
manière. ?..
-Mo
bien...ou kose français ?
-Oui..mossieur...mo
parler Français !
Sorti
miraculeusement de sa léthargie éthylique, il les aida à monter
dans le char et, prenant appui sur le timon, fit avancer l'animal
amorphe d'un léger coup de scion.
Durant
le kilomètre qui restait à couvrir entre l'aérodrome et le
village, Ti-Albert répondit aux questions que lui imposait Richard.
C'est ainsi qu'il apprit comment Chris avait connu le Créole...une
belle histoire d'amitié qui durait depuis deux ans.
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-Chris !
Si tu avertissais Richard de l'arrivée de notre bébé !...
-Pas
encore !...nous avons le temps...il ne doit venir qu'en août !
-En
juin !....répondit Moon
-Quoi ?...
-En
juin. ! cria-t-telle..notre bébé ne doit venir qu'en juin !
... comptes !.... je suis de deux mois...Alors ?
Chris
déplia ses doigts à la façon d'un enfant qui hante les salles de
classe... et commença ....deux...trois....qu......huit...neuf !
mmm...exact ! Tu as raison ! en juin...pourquoi ais-je dit en
août ?
-tu
pensais sans doute à une autre femme!...s'pas ? Fit-elle,
taquine.
-Ah
oui...Tiens ... Pourquoi
pas !...mmm...voyons...Krystal ?...non ! Tori ?...non
plus ! Oui, peut-être bien Kimberley ! Répondit-il,
jouant le jeu... connaissant Moon...dangereux.
En
effet, Moon partit au quart de tour...
-Qui
sont ces femmes !!!...que je leur arrache les yeux !
Jeta-t-elle, sournoise......
A
bord de l'Orchidée
de mer,
un fifty de vingt cinq mètres loué à Hawaï, la vie se déroulait
ainsi, sans secousse, depuis trois semaines.
Partis
d'Oahu en début décembre, ils avaient fêté la nouvelle année à
Sydney après deux semaines de mer. Le temps d'emmagasiner quelques
provisions et ils repartaient en direction de l'Indonésie, passaient
le détroit de Malacca et abordaient à Ceylan où ils avaient
l'intention de rester une semaine. Janvier était là, une période
idéale pour naviguer et profiter au mieux des beautés de l'île.
Colombo
n'était pas à proprement parler une ville pittoresque mais Chris et
Moon n'en avait que faire. L' hawaïen qui les avait accompagnés
avait attrapé une forte fièvre en traversant le chapelet îlien de
La Sonde et ils avaient dû le débarquer d'urgence à Singapour. Il
fallait le remplacer.
Une
fois ancrés au port, ils s'étaient mis à la recherche d'un bon
marin désireux d'effectuer le voyage en aller simple jusqu'à l'île
Maurice. Ils s'étaient rendus à la capitainerie. Un homme courtois
les avait reçus. Le cinghalais était grand, de corpulence moyenne.
Vêtu d'une chemisette kaki et d'un short anglais, il frisait la
trentaine. Civilement, il les pria de s'asseoir.
Chris
exprima sa requête. L'homme réfléchit un moment puis, les
regardant dans les yeux....
-En
effet...j'ai quelqu'un qui pourrait vous intéresser...c'est un bon
marin...j'étais enfant qu'il exerçait déjà avec son père, un
homme bon et loyal. Il est originaire de l'île Maurice et souhaite y
retourner.
-Mais...c'est
excellent ça !...où....
-Attendez !
Je n'ai pas fini ! ...c'est une excellente recrue...MAIS...
-car
il y a un mais.... ? ….souligna Richard
-....sans
gravité....venez !
Ils
suivirent un couloir étroit, passèrent une porte et aboutirent dans
une salle de cinquante mètres carrés comportant...deux cellules.
Richard
tiqua.
Dans
l'une d'elles, il distingua une forme allongée sur un grabat en
jute grossier. L'atmosphère était insoutenable, un mélange de
moisi, d'alcool auxquels venaient s'ajouter des exhalaisons
nauséabondes de crasse et d'urine.
Le
préposé tapa de ses clefs sur les barreaux.
-La
casse ! Lève-toi! tu as du beau monde qui vient te voir !
-Ey !...ne
me dites pas que c'est cet individu auquel je dois faire confiance ?
-Attendez !...cet
homme est parfaitement honnête !
-c'est
la raison pour laquelle vous l'avez enfermé...sans doute ?
Ironisa Chris...
--Non !
Ici, nous l'appelons la
casse. La
raison en est simple. Laissez moi vous expliquer. Si, après, il ne
vous convient pas....vous pourrez disposer...je ne vous blâmerais
pas...OK monsieur Desmond ?
-OK !...mais
soyez convaincant... fit Chris en regardant Moon.
Cette
dernière semblait compatir et montrait, comme à l'ordinaire,
beaucoup plus de tolérance.
-Son
nom est Ti-Albert. Il a une trentaine d'années. C'est un excellent
marin, courageux et honnête...mais comme vous avez pu le constater,
il a un gros défaut....lorsqu'il est à terre et seulement, s'il n'a
aucun engagement...il visite tous les bars du lieu où il se trouve.
Résultat : ayant l'alcool difficile, il déclenche des bagarres
mémorables. En une nuit, il peut dépenser toute sa paye...en
libations ou en remboursement de la casse qu'il a occasionnée. Mis à
part cela, je vous le répète...il est absolument sobre et très
sérieux lorsqu'un contrat lui est offert ! Je me porte garant
de cet état de fait !
Maintenant...c'est
à vous de décider.
-Il
y a longtemps qu'il est là ? Enfermé ?
-trois
jours !...
-je
m'en serais douté !...ça schlingue !
-Pardon ?...
-rien !
Laissez tomber ! Une expression occidentale !
Chris
réfléchit deux secondes, rechercha l'assentiment de sa compagne et
à sa mine compatissante ....
-Bon !
Je vais vous faire confiance...je veux bien l'engager...s'il est
aussi bon marin que vous le dites...MAIS...car moi aussi, j'ai un
mais....si j'ai le moindre pépin le concernant, je vous le
renvoie...avec ma note de frais...si je dois payer les dégâts
éventuels.....D'acc ?
-D'accord !
ça marche ! laissez moi vous dire autre chose...qui va
peut-être vous surprendre...Ti-Albert est comme un frère pour moi
et si j'emploie des mesures aussi draconiennes à son égard...c'est
pour le préserver, le soustraire à une calamité plus importante
encore....aller au bout du désespoir...vous comprenez ce que je veux
dire ?
-Tout-à-fait...mais
je prend quand même. Cette manière me paraît un peu esclavagiste
mais l'idée d'être un philanthrope ne me déplaît en aucune
manière...ça ne m'occasionne pas, comme à certains....de
l'urticaire....répondit Chris en plaisantant.
Et
c'est ainsi que Ti-Albert entra au service du jeune couple. Le
lendemain, en possession d'une gueule de bois carabinée, il s'était
complaisamment offert de les guider à travers la ville pour une
visite générale....sans passer par les bistrots !
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