lundi 7 juillet 2014

Moon 5













11 heures du matin. J'ouvre à nouveau le journal. Nous sommes réveillés depuis près de deux heures. Après une longue douche et un copieux petit déjeuner, nous nous sommes installés sur la véranda pour poursuivre la lecture du récit de Chris et peut-être enfin connaître le motif de ce drame qui nous prive de leur présence aujourd'hui. Mai me prend le bras, s'appuie contre moi pour laisser moins d'impact au vent frais qui vient de se lever de l'océan. Je la sens frissonner malgré les rayons chauds du soleil matinal, prélude d'une belle journée en perspective.

« Hier matin, en passant près du Temple de Marbre, j'ai fait l'achat d'une pourpre, la dernière qui restait. Elle l'a prise dans ses fines mains puis, ramassant ses longs cheveux sur le devant de son chemisier, l'a attachée avec une minuscule barrette de jade.

-On dirait une princesse hawaïenne... lui ai-je dit

-Tchan râk theu....avait-elle répondu dans un souffle en me regardant.

Elle est si magnifique que je l'immortalise avec mon objectif ; j'en enverrais une à Richard et Mai pour leur montrer à quel point Moon est belle. La rue est presque déserte ; seul un groupe de personnes costumées sortent du temple. C'est plutôt marrant de les voir groupés comme une tortue romaine s'engouffrant dans une limousine noire. L'un d'eux m'observe, me désigne. Je lui renvoie son bonjour. Ces Thais, des gens charmants et polis. Cela me met de bonne humeur de bon matin.

Nous déjeunons aux abords de la Menam sur la véranda de l'un de ces petits restaurants réputés inconnus des guides touristiques mais dont les Thaïs gardent le privilège. Pour y parvenir, il faut louvoyer entre les maisons, emprunter des ruelles et des couloirs exigus connus des seuls habitués pour déboucher enfin sur une enseigne rutilante de néons d'aspect engageant. Quant au reste, le déjeuner est parfait, raffiné et servi par un escadron de thaïes aussi efficaces qu'avenantes. Bref, tout le contraire de certains restaurants occidentaux, étoilés dont je tairais le nom, au personnel figé, inexpressif aux propos désagréables et au professionnalisme surévalué.

Nous avons passé l'après-midi à flâner le long des klongs, embarqués sur une longue-queue piloté par un Thaï au sourire permanent et aussi sympathique que volubile.

L'horizon safrané joue derrière les maisons, dévoilant les premières lanternes rouges de Thonburi, sur l'autre rive. Nous sommes seuls. Un chien famélique passe en furetant sur des restes, inexistants, comme sa quête...

L'eau croupie du klong se nappe d'une brume légère, vaporeuse et fugitive. Une douce fraîcheur s'installe. A côté de moi, Moon ne dit mot, suspendue au vent qui vient de la plaine d'Aruna, frôlant les flèches des chédis du Wat Po, pour se poser entre ses lèvres comme une prière.

Je vois qu'elle ferme les yeux afin de humer la brise du pardon du soir. Sa main glisse dans la mienne, plus ferme, plus froide. Je la laisse ainsi, dans cet instant fugace où sa pensée vagabonde, voyageuse éthérée rejoignant la sérénité du temple.

Jamais je ne lui reprocherai sa muette docilité dans la force qui l'accompagne sans ma présence. Jamais sensation ne fut plus attractive que celle ressentie lorsque mes doigts effleurent sa joue fraîche qu'elle enveloppe d'un réflexe aussi soudain que protecteur. Elle les porte à sa bouche, y dépose un baiser timide et m'attire contre elle. Sensation délicieuse et divine d'une ivresse enlacée qui se plaît à s'offrir, pudique et palpitante. Elle me guide, envoûté et arraché de mon antre hivernale, vers les affres sublimes d'une passion voluptueuse. Ma première leçon va commencer.

Je lâche la lecture du journal un instant, émet un léger aïe, surpris par le pincement de Mai qui me regarde en souriant.

Telle une mante religieuse, elle m'attire contre elle plus près, sa main caressante sur mon torse.....
si avec ça, je n'ai pas compris...
ce journal est purement aphrodisiaque....

Une heure plus tard, la faim commence à se faire sentir. Nous commandons deux khao man gai, un plat composé de blancs de poulet cuits à la citronnelle accompagné de riz thaï et arrosé d'une sauce composée de gingembre, de soja, de piment et d'ail, un vrai délice....

Le repas terminé, nous reprenons où nous en étions restés....
...à sa première leçon.

Tout mon être tressaille, tendu à l'extrême. Futilité de la connaissance que trente années passées dans le brouillard sans parvenir à ce sentiment absolu de bonheur intérieur. Toute une puissance vive en équilibre constant où le Bien et le Mal conjointement se libèrent, s'échappent dans une ardeur libertine et totale.




(à suivre)

2 commentaires:

  1. Bonjour Chris Daniels,
    Un peu long, mais si bien écrit que l'on ne peut ne pas lire ton écrit en entier, un récit qui nous tient en haleine, même si je me souviens bien, je pense, des premiers écrits, Richard et Moon vont mourir le jour de leur union, sans doute victime de ce qu'ils ont vu et fixés sur ces photos retenues par le commissaire. Se pourrait-il qu'ils aient été victime de ce qu'ils considéraient comme un devoir, en ce cas combien la réticence de Moon était justifiée.
    Très belle journée à toi.
    Amitié
    Prima

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  2. Le récit est presque reposant après la catastrophe qui va arriver, c'est si bien amené avec le suspense que tu nous tiens en haleine avec ton récit.J'attends la suite avec impatience même si je sais que ça finira mal malheureusement. Amitié

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