11
heures du matin. J'ouvre à nouveau le journal. Nous sommes réveillés
depuis près de deux heures. Après une longue douche et un copieux
petit déjeuner, nous nous sommes installés sur la véranda pour
poursuivre la lecture du récit de Chris et peut-être enfin
connaître le motif de ce drame qui nous prive de leur présence
aujourd'hui. Mai me prend le bras, s'appuie contre moi pour laisser
moins d'impact au vent frais qui vient de se lever de l'océan. Je la
sens frissonner malgré les rayons chauds du soleil matinal, prélude
d'une belle journée en perspective.
« Hier
matin, en passant près du Temple de Marbre, j'ai fait l'achat d'une
pourpre, la dernière qui restait. Elle l'a prise dans ses fines
mains puis, ramassant ses longs cheveux sur le devant de son
chemisier, l'a attachée avec une minuscule barrette de jade.
-On
dirait une princesse hawaïenne... lui ai-je dit
-Tchan
râk theu....avait-elle répondu dans un souffle en me regardant.
Elle
est si magnifique que je l'immortalise avec mon objectif ; j'en
enverrais une à Richard et Mai pour leur montrer à quel point Moon
est belle. La rue est presque déserte ; seul un groupe de
personnes costumées sortent du temple. C'est plutôt marrant de les
voir groupés comme une tortue romaine s'engouffrant dans une
limousine noire. L'un d'eux m'observe, me désigne. Je lui renvoie
son bonjour. Ces Thais, des gens charmants et polis. Cela me met de
bonne humeur de bon matin.
Nous
déjeunons aux abords de la Menam sur la véranda de l'un de ces
petits restaurants réputés inconnus des guides touristiques mais
dont les Thaïs gardent le privilège. Pour y parvenir, il faut
louvoyer entre les maisons, emprunter des ruelles et des couloirs
exigus connus des seuls habitués pour déboucher enfin sur une
enseigne rutilante de néons d'aspect engageant. Quant au reste, le
déjeuner est parfait, raffiné et servi par un escadron de thaïes
aussi efficaces qu'avenantes. Bref, tout le contraire de certains
restaurants occidentaux, étoilés dont je tairais le nom, au
personnel figé, inexpressif aux propos désagréables et au
professionnalisme surévalué.
Nous
avons passé l'après-midi à flâner le long des klongs, embarqués
sur une longue-queue piloté par un Thaï au sourire permanent et
aussi sympathique que volubile.
L'horizon
safrané joue derrière les maisons, dévoilant les premières
lanternes rouges de Thonburi, sur l'autre rive. Nous sommes seuls. Un
chien famélique passe en furetant sur des restes, inexistants,
comme sa quête...
L'eau
croupie du klong se nappe d'une brume légère, vaporeuse et
fugitive. Une douce fraîcheur s'installe. A côté de moi, Moon ne
dit mot, suspendue au vent qui vient de la plaine d'Aruna, frôlant
les flèches des chédis du Wat Po, pour se poser entre ses lèvres
comme une prière.
Je
vois qu'elle ferme les yeux afin de humer la brise du pardon du soir.
Sa main glisse dans la mienne, plus ferme, plus froide. Je la laisse
ainsi, dans cet instant fugace où sa pensée vagabonde, voyageuse
éthérée rejoignant la sérénité du temple.
Jamais
je ne lui reprocherai sa muette docilité dans la force qui
l'accompagne sans ma présence. Jamais sensation ne fut plus
attractive que celle ressentie lorsque mes doigts effleurent sa joue
fraîche qu'elle enveloppe d'un réflexe aussi soudain que
protecteur. Elle les porte à sa bouche, y dépose un baiser timide
et m'attire contre elle. Sensation délicieuse et divine d'une
ivresse enlacée qui se plaît à s'offrir, pudique et palpitante.
Elle me guide, envoûté et arraché de mon antre hivernale, vers les
affres sublimes d'une passion voluptueuse. Ma première leçon va
commencer.
Je
lâche la lecture du journal un instant, émet un léger aïe,
surpris par le pincement de Mai qui me regarde en souriant.
Telle
une mante religieuse, elle m'attire contre elle plus près, sa main
caressante sur mon torse.....
si
avec ça, je n'ai pas compris...
ce
journal est purement aphrodisiaque....
Une
heure plus tard, la faim commence à se faire sentir. Nous commandons
deux khao man gai, un plat composé de blancs de poulet cuits
à la citronnelle accompagné de riz thaï et arrosé d'une sauce
composée de gingembre, de soja, de piment et d'ail, un vrai
délice....
Le
repas terminé, nous reprenons où nous en étions restés....
...à
sa première leçon.
Tout
mon être tressaille, tendu à l'extrême. Futilité de la
connaissance que trente années passées dans le brouillard sans
parvenir à ce sentiment absolu de bonheur intérieur. Toute une
puissance vive en équilibre constant où le Bien et le Mal
conjointement se libèrent, s'échappent dans une ardeur libertine et
totale.
(à
suivre)
Bonjour Chris Daniels,
RépondreSupprimerUn peu long, mais si bien écrit que l'on ne peut ne pas lire ton écrit en entier, un récit qui nous tient en haleine, même si je me souviens bien, je pense, des premiers écrits, Richard et Moon vont mourir le jour de leur union, sans doute victime de ce qu'ils ont vu et fixés sur ces photos retenues par le commissaire. Se pourrait-il qu'ils aient été victime de ce qu'ils considéraient comme un devoir, en ce cas combien la réticence de Moon était justifiée.
Très belle journée à toi.
Amitié
Prima
Le récit est presque reposant après la catastrophe qui va arriver, c'est si bien amené avec le suspense que tu nous tiens en haleine avec ton récit.J'attends la suite avec impatience même si je sais que ça finira mal malheureusement. Amitié
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