Tel
le crépuscule, l'aube recouvrait de son manteau safrané les
derniers vestiges de la nuit. Une cisticole rousse s'envola près de
l'arbre séculaire, décrivant des cercles onduleux et poussant des
tsip, tsip, tsip aigus, monocordes et obsédants pour plonger
aussitôt vers le sol et disparaître dans un massif de tamaris et de
fougères naines.
Je
pensais que j'étais le premier à être réveillé mais au demeurant
Richard m'avait précédé. Au décompte, Il manquait à l'appel. Du
haut du refuge, je dominais une large partie de la péninsule
côtière. Bientôt, je l'aperçus, de l'eau jusqu'à mi-cuisses, se
faufilant au travers d'un fouillis inextricable de racines, portant
un régime de mysores et un havresac rempli de choses
grouillantes ravies au marécage.
-c'est
incroyable dit-il ce que l'on peut trouver de comestible dans cent
mètres carrés de cet écosystème. J'ai même vu des sauteurs de
vase qui s'accrochaient aux racines palétuvières. D'un autre côté,
je suis entré à plus d'un kilomètre vers l'intérieur et ...nulle
âme qui vive...mais l'estuaire est immense alors...
-Alors...nous
sommes bien au Bangladesh ?.. avançais-je
-Absolument
sûr... renchérit-il mais ne vous faites aucun souci, ce n'est pas
la première fois que j'aborde ce type d'environnement...j'ai
l'habitude.
Puis,
Il prit à parti la jolie eurasienne perchée dans un creux du
banian...
Te
rappelles-tu...Mai...lorsque nous avons abordé la Nouvelle
Calédonie...la mangrove de la Baie St Vincent...on a failli
s'enliser et se faire bouffer par les violonistes !
-Brrr...fit-elle
en entourant ses épaules de ses bras...j'en ai encore la chair de
poule !
A
ces mots, Richard partit d'un rire communicatif qui brisa la
monotonie de l'instant...
-mangeons
maintenant..nous avons de la route à faire...conclut-il en souriant.
Ucas,
mantous et crevettes étaient au menu, bien entendu une fois cuits
sur un lit de fougères. Quant aux bananes...impossibles à manger !
-On
ne peut pas dire que ça remplit l'estomac mais du moins ça le
tient... le temps de nous enfoncer dans les terres afin de trouver
mieux...pensais-je
Près
de nous, une spatule blanche longea la côte en remontant la barrière
de la mangrove à la recherche de nourriture. Au loin, on entendait
le cri de quelques crop-raiders dérangés dans leurs occupations.
Notre
progression fut difficile. Nos pieds s'enfonçaient dans la vase
jusqu'aux chevilles et s'extirpaient d'elle tout aussi péniblement
en soulevant un brouillard trouble et compact qui masquait l'eau
claire...et le laticauda potentiellement mortel.
Au
bout d'une heure, nous atteignions le sol ferme après avoir louvoyé
entre les palétuviers-échasses et les hautes herbes.
Le
fleuve était là, le dieu Gange fertile et généreux avec ses
serres immenses qui drainaient le limon inexorablement vers la mer.
Le
soleil était à 30° du zénith lorsque parvenus aux abords d'un
village, notre attention est attirée par un groupe de personnes,
principalement des femmes et des enfants. Ils poussaient une
charrette dans laquelle un jeune enfant était étendu.
Richard
s'avança et parla longuement. Lorsqu'il revint, il nous expliqua que
la fillette qui se trouvait allongée avait été mordue par un
cobra et qu'ils l'emmenaient chez un « daktar » officiant à dix kilomètres du village.
La
vie aventureuse de mes compagnons de route avec tout ce que cela
comporte leur avait appris qu'il ne fallait jamais se déplacer sans
prendre le maximum de précautions surtout en ce qui concernait les
ennuis de santé aussi Mai et Moon ne se déplaçaient guère sans
emporter toute la panoplie de sérums afférant à chacune des
espèces venimeuses qui peuplaient la planète.
Il
fallait aussi se rendre à l'évidence, le temps qu'il allaient
mettre pour parvenir chez le médecin allait être fatal à la pauvre
enfant. Aussi, Richard leur expliqua qu'il avait la faculté
d'endiguer le venin et 90 % de chance de la guérir, les 10 %
restant à la grâce d'Allah puisque l'islam était la religion pratiquée
par 90 % de la population du Bangladesh.
Après
un bref instant d'hésitation, ils acceptèrent.
Le
père s'appelait Amal. La mère répondait au doux prénom d'Ashika
qui voulait dire Amour. Ils avaient trois enfants, un garçon
prénommé Ihtsham et deux filles Mawiya et Yamha, la benjamine du
groupe. La mère nous raconta qu'elle était en train de repiquer du
riz lorsque l'enfant avait échappé à son contrôle et avait gagné
l'enclos des chèvres jouxtant le village.
Hélas
pour elle, un cobra s'y était trouvé enfermé depuis la veille et
n'avait pu regagner la forêt. Énerve par cet emprisonnement forcé, il
n'avait pas hésité à s'attaquer à la première personne qui s'en
était trop approché, en l’occurrence la petite Yamha, trop jeune pour
pouvoir reconnaître la nature du réel danger.
Après
quelques bols de riz, les hommes ont posé leurs carcasses au pied
d'un ficus du Bengale tentaculaire.
Auprès
de cet arbre de la connaissance supérieure, ils ne tardèrent pas à
s'endormir, vaincus par la fatigue et une gnôle de quelques roupies
offerte par le responsable du village.
Quant
à Mai et Moon, elles restèrent toute la nuit au chevet de l'enfant,
délivrant la mère, exténuée, d'un poids déjà bien difficile à
porter.
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