samedi 28 octobre 2017

Yamha



Tel le crépuscule, l'aube recouvrait de son manteau safrané les derniers vestiges de la nuit. Une cisticole rousse s'envola près de l'arbre séculaire, décrivant des cercles onduleux et poussant des tsip, tsip, tsip aigus, monocordes et obsédants pour plonger aussitôt vers le sol et disparaître dans un massif de tamaris et de fougères naines.
Je pensais que j'étais le premier à être réveillé mais au demeurant Richard m'avait précédé. Au décompte, Il manquait à l'appel. Du haut du refuge, je dominais une large partie de la péninsule côtière. Bientôt, je l'aperçus, de l'eau jusqu'à mi-cuisses, se faufilant au travers d'un fouillis inextricable de racines, portant un régime de mysores et un havresac rempli de choses grouillantes ravies au marécage.

-c'est incroyable dit-il ce que l'on peut trouver de comestible dans cent mètres carrés de cet écosystème. J'ai même vu des sauteurs de vase qui s'accrochaient aux racines palétuvières. D'un autre côté, je suis entré à plus d'un kilomètre vers l'intérieur et ...nulle âme qui vive...mais l'estuaire est immense alors...

-Alors...nous sommes bien au Bangladesh ?.. avançais-je

-Absolument sûr... renchérit-il mais ne vous faites aucun souci, ce n'est pas la première fois que j'aborde ce type d'environnement...j'ai l'habitude.

Puis, Il prit à parti la jolie eurasienne perchée dans un creux du banian...

Te rappelles-tu...Mai...lorsque nous avons abordé la Nouvelle Calédonie...la mangrove de la Baie St Vincent...on a failli s'enliser et se faire bouffer par les violonistes !

-Brrr...fit-elle en entourant ses épaules de ses bras...j'en ai encore la chair de poule !

A ces mots, Richard partit d'un rire communicatif qui brisa la monotonie de l'instant...

-mangeons maintenant..nous avons de la route à faire...conclut-il en souriant.

Ucas, mantous et crevettes étaient au menu, bien entendu une fois cuits sur un lit de fougères. Quant aux bananes...impossibles à manger !

-On ne peut pas dire que ça remplit l'estomac mais du moins ça le tient... le temps de nous enfoncer dans les terres afin de trouver mieux...pensais-je

Près de nous, une spatule blanche longea la côte en remontant la barrière de la mangrove à la recherche de nourriture. Au loin, on entendait le cri de quelques crop-raiders dérangés dans leurs occupations.
Notre progression fut difficile. Nos pieds s'enfonçaient dans la vase jusqu'aux chevilles et s'extirpaient d'elle tout aussi péniblement en soulevant un brouillard trouble et compact qui masquait l'eau claire...et le laticauda potentiellement mortel.

Au bout d'une heure, nous atteignions le sol ferme après avoir louvoyé entre les palétuviers-échasses et les hautes herbes.
Le fleuve était là, le dieu Gange fertile et généreux avec ses serres immenses qui drainaient le limon inexorablement vers la mer.

Le soleil était à 30° du zénith lorsque parvenus aux abords d'un village, notre attention est attirée par un groupe de personnes, principalement des femmes et des enfants. Ils poussaient une charrette dans laquelle un jeune enfant était étendu.

Richard s'avança et parla longuement. Lorsqu'il revint, il nous expliqua que la fillette qui se trouvait allongée avait été mordue par un cobra et qu'ils l'emmenaient chez un « daktar »  officiant à dix kilomètres du village.

La vie aventureuse de mes compagnons de route avec tout ce que cela comporte leur avait appris qu'il ne fallait jamais se déplacer sans prendre le maximum de précautions surtout en ce qui concernait les ennuis de santé aussi Mai et Moon ne se déplaçaient guère sans emporter toute la panoplie de sérums afférant à chacune des espèces venimeuses qui peuplaient la planète.

Il fallait aussi se rendre à l'évidence, le temps qu'il allaient mettre pour parvenir chez le médecin allait être fatal à la pauvre enfant. Aussi, Richard leur expliqua qu'il avait la faculté d'endiguer le venin et 90 % de chance de la guérir, les 10 % restant à la grâce d'Allah puisque l'islam était la religion pratiquée par 90 % de la population du Bangladesh.

Après un bref instant d'hésitation, ils acceptèrent.

Le père s'appelait Amal. La mère répondait au doux prénom d'Ashika qui voulait dire Amour. Ils avaient trois enfants, un garçon prénommé Ihtsham et deux filles Mawiya et Yamha, la benjamine du groupe. La mère nous raconta qu'elle était en train de repiquer du riz lorsque l'enfant avait échappé à son contrôle et avait gagné l'enclos des chèvres jouxtant le village.
Hélas pour elle, un cobra s'y était trouvé enfermé depuis la veille et n'avait pu regagner la forêt. Énerve par cet emprisonnement forcé, il n'avait pas hésité à s'attaquer à la première personne qui s'en était trop approché, en l’occurrence la petite Yamha, trop jeune pour pouvoir reconnaître la nature du réel danger.
Après quelques bols de riz, les hommes ont posé leurs carcasses au pied d'un ficus du Bengale tentaculaire.
Auprès de cet arbre de la connaissance supérieure, ils ne tardèrent pas à s'endormir, vaincus par la fatigue et une gnôle de quelques roupies offerte par le responsable du village.

Quant à Mai et Moon, elles restèrent toute la nuit au chevet de l'enfant, délivrant la mère, exténuée, d'un poids déjà bien difficile à porter.


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