dimanche 29 octobre 2017

Yamha (2)




Après une nuit sans histoires, nous avions abordé notre second jour avec humour. En effet, c'était les chèvres qui nous avaient réveillés en s'attardant, par des léchages répétés sur la figure de notre ami Wotan à moitié endormi, lequel s'était mis à hurler qu'on l'assassinait, ce qui avait déclenché l'hilarité des enfants du village venus nous voir, curieux de notre présence.

-que ne boirais-je pas un bon café...avait-il dit, remis de ses émotions et tout penaud de sa naïve démonstration.

-eh bien...avait répondu Richard, rassurant....c'est pas demain la veille !

Puis, plus sérieux :

-Nous allons repartir et laisser ces braves gens vaquer à leurs occupations non pas que nous les dérangions mais considérés encore comme des invités les obligerait à mettre leurs dernières roupies hors des escarcelles pour prolonger leur invitation. La petite est tirée d'affaire donc......

A peine avait-il fini de s'exprimer qu'un fracas assourdissant accompagné d'un barrissement bien particulier emplissaient le village. A l'entrée de celui-ci, un mastodonte dansait d'un pied sur l'autre en imprimant de sa trompe un mouvement circulaire, balayant les fragiles habitations et leurs occupants comme des fétus de paille. J'avais entendu bien des histoires sur des éléphants fous détruisant des villages entiers mais c'était la première fois que j'en étais spectateur.

L'animal avançait de quelques mètres puis reculait d'autant comme si cette démonstration de force et d'intimidation allait le soustraire de sa folie. Il n'en était rien. A priori, ce dernier souffrait. De profondes plaies situées sur son flanc témoignaient de sa fureur....le tigre....puisque c'était lui....s'était attaqué au pachyderme, lui labourant le ventre et l'arrière-train. Aveuglé par la douleur, l'animal s'était rué en avant, piétinant au passage tout ce qui se présentait. Les chiens furent les premiers à affronter l'animal, aboyant sans arrêt. Quelques villageois intrépides tentèrent de le repousser à grand renfort de cris en tapant du bâton sur le sol lorsque soudain la bête s'arrêta de bouger quelques secondes, poussa un long barrissement comme une mise à mort et traversa à toute vitesse le village pour se diriger vers le Gange. Puis, il rentra dans l'eau, surnagea quelques minutes et disparut bientôt à nos yeux.

Après son départ, nous constations les dégâts. Le village n'était plus qu'un amas de terre, de paille et de bois enchevêtrés. Quelques corps sans vie émergeaient des décombres. Le malheur était passé par là, en cette matinée, pourtant annonciatrice d'une belle journée. Les gallinacées couraient en tous sens en caquetant, les enfants, affolés, tentaient sans sucés de rassembler les chèvres et les rentrer dans l'enclos. Rassemblés autour du banian, nous avions suivi la scène apocalyptique avec effroi, abasourdis par tant de violence.

Mai et Moon, en pleurs, s'étaient ruées vers le lieu où résidaient la famille de Yamha, à l'entrée du village. La maison était en ruine, éparpillée sur cent mètres. Elles s'étaient approchées pour constater l'horreur. Le couple et deux enfants n'avaient pas survécu. Ensevelis, piétinés, ils avaient été les premiers à subir le courroux du pachyderme. Des gémissements à peine audibles sortaient des décombres. Arrivés derrière elles, nous les avions aidés à déblayer avec précaution l'endroit d'où ces derniers nous étaient parvenus pour enfin apercevoir le visage plein de terre et de larmes de la petite Yamha, seule rescapée de la famille. La pauvre enfant était choquée, ouvrait de grands yeux, épouvantée. Elle avait la bouche ouverte mais plus aucun son n'en sortait. Mai la prit dans ses bras et la serra tendrement contre elle pour essayer d'évacuer ce trop plein de frayeur et de stress qui empêchaient l'enfant de pleurer.

En faisant le bilan de cette terrible matinée, nous avions constaté qu'il ne subsistait de vivant que la moitié du village. La plupart des enfants qui se trouvaient à l'extérieur des maisons avait survécu. Une bonne chose mais qu'allaient-ils devenir ?

Richard, par expérience, fournit l'explication.

-Le malheur atteint toutes les couches de la société mais seuls les gens simples s'en accommodent... avait-il dit...les amis....regardez ces gens...noyez vous dans leurs regards....j'en ai vu beaucoup qui leur ressemblaient dans le monde mais surtout ici, en Inde. Ce sont des personnes qui n'attendent de la vie que ce qu'elle leur offre, sans plus. Arrachez les à leurs peines, à leur douleur, à leur misère, vous trouvez plus de compassion en eux que dans notre civilisation occidentale dite évoluée. Nous réfléchissons à prendre un enfant dans la peine et à le considérer comme le nôtre parce que cela fait une bouche de plus à nourrir ou pour un tas d'autres raisons souvent insignifiantes... mais ces gens.....ces gens, regardez les comme ils s'avancent pour serrer dans leurs bras les orphelins, les enfants de leurs voisins, de leurs amis....Vous trouverez dans ce geste autant d'amour qu'ils procurent à leurs propres enfants. C'est leur façon de vivre, de réagir contre le fatalisme qu'ils ressentent bref...on a l'impression que c'est dans leurs gènes. En ce qui nous concerne...dans la majorité des cas...gènes que nous n'avons pas...

-Et pour Yamha ?

Mai vient de poser la question. Elle sent l'enfant qui s'accroche désespérément à elle avec ce regard qui ferait fondre une banquise. Mai détourne son regard, se retourne, gênée par ses propres larmes. Elle s'en veut d'être si sensible, de montrer à l'enfant qui est dans ses bras combien elle est impuissante à les refréner....d'être si humaine.

Le chef du village qui a survécu s'approche d'elle. Il voit que l'enfant est dans ses bras. Il pose délicatement une main sur son épaule, semble la caresser et lui adresse un sourire plein de bonté puis il fait demi-tour et regagne ses congénères.

-Attendez !. !.. semble crier Mai mais l'homme poursuit son chemin.
-Attendez !...poursuit-elle mais la voix s'atténue comme paralysée par l'émotion, l'incompréhension du geste.
Elle regarde Richard cherchant une aide. Ce dernier s'approche d'elle et lui dit :

-Ma douce....pour faire court....nous avons un nouvel enfant dans notre famille....chacun des villageois rescapés à pris un enfant chez lui en plus du sien. Il incombe que, de notre part, nous participions à ce disons sauvetage....

-mais !...Richard.. c'est pas possible....et comment ?..s'exclame Mai.
-Comment ?......répète-t-elle

-Eh bien...répond-il, serein....il va falloir que j'aille voir un ami qui se trouve au gouvernement indien, qui s'occupe des adoptions pour légaliser notre petite Yamha....un seul hic et plutôt de taille...je me pose deux questions.... premièrement, EXISTE-T-IL DANS LE MONDE PARALLELE QUE NOUS VENONS DE TRAVERSER ? Et secundo...SI J'EXISTE DANS CE MONDE.....SUIS-JE EN RELATION ET EN BONS TERMES AVEC LUI ?... dans le cas contraire.......demain est un autre jour !

(à suivre)



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