Après
une nuit sans histoires, nous avions abordé notre second jour avec
humour. En effet, c'était les chèvres qui nous avaient réveillés en
s'attardant, par des léchages répétés sur la figure de notre ami
Wotan à moitié endormi, lequel s'était mis à hurler qu'on
l'assassinait, ce qui avait déclenché l'hilarité des enfants du village
venus nous voir, curieux de notre présence.
-que
ne boirais-je pas un bon café...avait-il dit, remis de ses émotions
et tout penaud de sa naïve démonstration.
-eh
bien...avait répondu Richard, rassurant....c'est pas demain la veille !
Puis,
plus sérieux :
-Nous
allons repartir et laisser ces braves gens vaquer à leurs
occupations non pas que nous les dérangions mais considérés encore
comme des invités les obligerait à mettre leurs dernières roupies hors des escarcelles pour prolonger leur invitation. La petite est tirée d'affaire
donc......
A
peine avait-il fini de s'exprimer qu'un fracas assourdissant
accompagné d'un barrissement bien particulier emplissaient le
village. A l'entrée de celui-ci, un mastodonte dansait d'un pied sur
l'autre en imprimant de sa trompe un mouvement circulaire, balayant
les fragiles habitations et leurs occupants comme des fétus de
paille. J'avais entendu bien des histoires sur des éléphants fous
détruisant des villages entiers mais c'était la première fois que
j'en étais spectateur.
L'animal
avançait de quelques mètres puis reculait d'autant comme si cette
démonstration de force et d'intimidation allait le soustraire de sa
folie. Il n'en était rien. A priori, ce dernier souffrait. De
profondes plaies situées sur son flanc témoignaient de sa
fureur....le tigre....puisque c'était lui....s'était attaqué au
pachyderme, lui labourant le ventre et l'arrière-train. Aveuglé par
la douleur, l'animal s'était rué en avant, piétinant au passage
tout ce qui se présentait. Les chiens furent les premiers à
affronter l'animal, aboyant sans arrêt. Quelques villageois
intrépides tentèrent de le repousser à grand renfort de cris en
tapant du bâton sur le sol lorsque soudain la bête s'arrêta de
bouger quelques secondes, poussa un long barrissement comme une mise
à mort et traversa à toute vitesse le village pour se diriger vers
le Gange. Puis, il rentra dans l'eau, surnagea quelques minutes et
disparut bientôt à nos yeux.
Après
son départ, nous constations les dégâts. Le village n'était plus
qu'un amas de terre, de paille et de bois enchevêtrés. Quelques
corps sans vie émergeaient des décombres. Le malheur était passé
par là, en cette matinée, pourtant annonciatrice d'une belle
journée. Les gallinacées couraient en tous sens en caquetant, les
enfants, affolés, tentaient sans sucés de rassembler les chèvres
et les rentrer dans l'enclos. Rassemblés autour du banian, nous
avions suivi la scène apocalyptique avec effroi, abasourdis par tant
de violence.
Mai
et Moon, en pleurs, s'étaient ruées vers le lieu où résidaient la
famille de Yamha, à l'entrée du village. La maison était en ruine,
éparpillée sur cent mètres. Elles s'étaient approchées pour
constater l'horreur. Le couple et deux enfants n'avaient pas survécu.
Ensevelis, piétinés, ils avaient été les premiers à subir le
courroux du pachyderme. Des gémissements à peine audibles
sortaient des décombres. Arrivés derrière elles, nous les avions
aidés à déblayer avec précaution l'endroit d'où ces derniers
nous étaient parvenus pour enfin apercevoir le visage plein de terre
et de larmes de la petite Yamha, seule rescapée de la famille. La
pauvre enfant était choquée, ouvrait de grands yeux, épouvantée.
Elle avait la bouche ouverte mais plus aucun son n'en sortait. Mai la
prit dans ses bras et la serra tendrement contre elle pour essayer
d'évacuer ce trop plein de frayeur et de stress qui empêchaient
l'enfant de pleurer.
En
faisant le bilan de cette terrible matinée, nous avions constaté
qu'il ne subsistait de vivant que la moitié du village. La plupart
des enfants qui se trouvaient à l'extérieur des maisons avait
survécu. Une bonne chose mais qu'allaient-ils devenir ?
Richard,
par expérience, fournit l'explication.
-Le
malheur atteint toutes les couches de la société mais seuls les
gens simples s'en accommodent... avait-il dit...les amis....regardez
ces gens...noyez vous dans leurs regards....j'en ai vu beaucoup qui
leur ressemblaient dans le monde mais surtout ici, en Inde. Ce sont
des personnes qui n'attendent de la vie que ce qu'elle leur offre,
sans plus. Arrachez les à leurs peines, à leur douleur, à leur
misère, vous trouvez plus de compassion en eux que dans notre
civilisation occidentale dite évoluée. Nous réfléchissons à
prendre un enfant dans la peine et à le considérer comme le nôtre
parce que cela fait une bouche de plus à nourrir ou pour un tas
d'autres raisons souvent insignifiantes... mais ces gens.....ces
gens, regardez les comme ils s'avancent pour serrer dans leurs bras
les orphelins, les enfants de leurs voisins, de leurs amis....Vous
trouverez dans ce geste autant d'amour qu'ils procurent à leurs
propres enfants. C'est leur façon de vivre, de réagir contre le
fatalisme qu'ils ressentent bref...on a l'impression que c'est dans
leurs gènes. En ce qui nous concerne...dans la majorité des
cas...gènes que nous n'avons pas...
-Et
pour Yamha ?
Mai
vient de poser la question. Elle sent l'enfant qui s'accroche
désespérément à elle avec ce regard qui ferait fondre une
banquise. Mai détourne son regard, se retourne, gênée par ses
propres larmes. Elle s'en veut d'être si sensible, de montrer à
l'enfant qui est dans ses bras combien elle est impuissante à les
refréner....d'être si humaine.
Le
chef du village qui a survécu s'approche d'elle. Il voit que
l'enfant est dans ses bras. Il pose délicatement une main sur son
épaule, semble la caresser et lui adresse un sourire plein de bonté
puis il fait demi-tour et regagne ses congénères.
-Attendez !. !..
semble crier Mai mais l'homme poursuit son chemin.
-Attendez !...poursuit-elle
mais la voix s'atténue comme paralysée par l'émotion,
l'incompréhension du geste.
Elle
regarde Richard cherchant une aide. Ce dernier s'approche d'elle et
lui dit :
-Ma
douce....pour faire court....nous avons un nouvel enfant dans notre
famille....chacun des villageois rescapés à pris un enfant chez lui
en plus du sien. Il incombe que, de notre part, nous participions à
ce disons sauvetage....
-mais !...Richard..
c'est pas possible....et comment ?..s'exclame Mai.
-Comment ?......répète-t-elle
-Eh
bien...répond-il, serein....il va falloir que j'aille voir un ami
qui se trouve au gouvernement indien, qui s'occupe des adoptions pour
légaliser notre petite Yamha....un seul hic et plutôt de
taille...je me pose deux questions.... premièrement, EXISTE-T-IL
DANS LE MONDE PARALLELE QUE NOUS VENONS DE TRAVERSER ? Et
secundo...SI J'EXISTE DANS CE MONDE.....SUIS-JE EN RELATION ET EN
BONS TERMES AVEC LUI ?... dans le cas contraire.......demain est
un autre jour !
(à
suivre)
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