En
remontant le Gange, nous avions traversé des villages de l'importance
de celui que nous avions quitté en fin de matinée. Plus nous
pénétrions à l'intérieur des terres et plus la végétation se
clairsemait. De rizières entrecoupées de petits canaux
d'irrigation, parsemé de cases au toit rond de chaume entourées de
quelques bananiers, planté de cognassiers et d'acacias qui servaient
de refuge aux cercopithèques à la sexualité débridée, toute la
petite troupe, qui s'était enrichie d'un autre membre, marchait sur
un sol d'un rouge safran plus ferme, plus aride où buissons et
herbes de savane constituaient la seule végétation sur plusieurs
kilomètres. On quittait peu à peu le territoire généreux du Gange
pour pénétrer dans les champs aux parcelles cultivées ceintes de
bosquets, aux chemins de terre tracés au cordeau qui se croisaient
et s'entrecroisaient en reliant les villages aux toits ronds.
A
chaque entrée, nous faisions l'objet d'une attention bien
particulière. Il est vrai que toute cette petite troupe d'étrangers
flanquée d'une « bacca », une enfant...qui donnait la
main à « deux peaux blanches », ce n'était pas courant.
Mais les regards ne s'attardaient pas. Il n'y avait pas d'animosité,
ni de curiosité malsaine mais seulement une forme d'accompagnement
solidaire face à une normalité qui devait être ce qu'elle était,
en ce lieu, en ce temps.
On
captait quelques paroles au passage que Richard traduisait et dont il
nous faisait profiter.....que Shiva leur soit clément
disaient-elles....comme si les gens n'ignoraient rien du malheur qui
avait frappé l'enfant et son village...plus bas...vers le fleuve.
En
fin d'après-midi, nous avions fait plus de trente kilomètres à
travers sentiers de terre rouge, routes bitumées et îlots de
maisons de style favelas agglutinées les unes aux autres et
protégées de la pluie par des toitures en tôle reliées entre
elles .
Richard
s'arrêta un instant sur le bord de la route devant un bâtiment en
pierre blanche de construction plus récente dédié à la déesse
Kali. On pouvait apercevoir la statue grandeur nature dans une alcôve
entre deux colonnes en façade toute de bleu vêtue et ses bras
ouverts avec, à ses pieds, un monticule de fleurs chatoyantes d'où
s'échappaient des volutes de fumées d'encens.
-je
me rappelle maintenant. Je suis déjà passé par là, il y a un peu
plus de deux ans. Autant que je me souvienne, c'est un fait divers
qui avait défrayé la chronique dans la région. Il y avait eu des
disparitions inexpliquées dans un temple....tout près d'ici. Les
habitants avaient mis cela sur le compte du courroux de la déesse,
ce qui explique la vénération en fleurs et prières en tous genres
dont elle bénéficie. Depuis notre dernière glisse, je m'explique
mieux de quel phénomène mystérieux il s'agit. Peut-être est-ce là
notre billet de sortie !...
Nous
étions tous d'accord. Alors, nous nous étions mis en marche vers ce
fameux temple situé en pleine campagne, le pas plus sûr et le moral
plus serein.
Après
avoir quitté la route, nous avions traversé de grands champs de
patates, repris la route bitumée, croisé des autobus jaunes
surchargés pour parvenir aux abords de la grande agglomération de
Dacca.... mais pas de temple....
La
rivière Narayanganj était tout près et plus nous avancions, moins
il y avait de campagne.
Richard
s'arrêta, réfléchit un instant, chercha l'aspiration en levant les
yeux au ciel puis fit les cent pas en tournant comme un derviche,
s'arrêta de nouveau et souleva son chapeau de brousse. Son visage
s'illumina puis il nous fit signe de le rejoindre.
-mes
amis...commença-t-il...puis il se tut.
Nous
étions suspendus à ses lèvres, attendant la suite, ce qui énerva
Chris qui voyait dans sa façon de faire le juste retour des choses,
c'est à dire ce qu'il avait l'habitude de faire endurer à son
frère....
Richard
le regarda et sourit....un prêté pour un rendu sembla-t-il lui
dire.
Excédé,
Chris lui cria :
-Alors ?!!...accouche !
Ce
qu'il fit...
-Mes
amis....regardez sur votre droite, à dix mètres, écrit en
bengali... que voyez-vous ?
Nos
regards se tournèrent aussitôt pour apercevoir un panneau indiquant
la direction fléchée de Masjid et portant en anglais
l'inscription : Kotagachia road Bandar-Three Hindu Kali.
-Ahahah !...
avait aussitôt Ironisé Chris...je me marre.. ahaha !!!
.personne comprend le bengali...d'ailleurs...comment veux-tu
comprendre ce p.....d'oiseau ?!!!
Cette
boutade, à défaut d'avoir été dans le contexte de la situation
nous avait fait longuement marrer....même la petite Yamha, sans
comprendre pourquoi et malgré sa peine, y était allée de son rire
cristallin......
Dix
minutes plus tard, nous étions devant le temple, en rang, comme les
sept samouraïs, pieds écartés bien campés sur le sol et les mains
sur les hanches....prêts à en découdre avec l'inconnu.
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