mardi 31 octobre 2017

Le temple



En remontant le Gange, nous avions traversé des villages de l'importance de celui que nous avions quitté en fin de matinée. Plus nous pénétrions à l'intérieur des terres et plus la végétation se clairsemait. De rizières entrecoupées de petits canaux d'irrigation, parsemé de cases au toit rond de chaume entourées de quelques bananiers, planté de cognassiers et d'acacias qui servaient de refuge aux cercopithèques à la sexualité débridée, toute la petite troupe, qui s'était enrichie d'un autre membre, marchait sur un sol d'un rouge safran plus ferme, plus aride où buissons et herbes de savane constituaient la seule végétation sur plusieurs kilomètres. On quittait peu à peu le territoire généreux du Gange pour pénétrer dans les champs aux parcelles cultivées ceintes de bosquets, aux chemins de terre tracés au cordeau qui se croisaient et s'entrecroisaient en reliant les villages aux toits ronds.

A chaque entrée, nous faisions l'objet d'une attention bien particulière. Il est vrai que toute cette petite troupe d'étrangers flanquée d'une « bacca », une enfant...qui donnait la main à « deux peaux blanches », ce n'était pas courant. Mais les regards ne s'attardaient pas. Il n'y avait pas d'animosité, ni de curiosité malsaine mais seulement une forme d'accompagnement solidaire face à une normalité qui devait être ce qu'elle était, en ce lieu, en ce temps.
On captait quelques paroles au passage que Richard traduisait et dont il nous faisait profiter.....que Shiva leur soit clément disaient-elles....comme si les gens n'ignoraient rien du malheur qui avait frappé l'enfant et son village...plus bas...vers le fleuve.

En fin d'après-midi, nous avions fait plus de trente kilomètres à travers sentiers de terre rouge, routes bitumées et îlots de maisons de style favelas agglutinées les unes aux autres et protégées de la pluie par des toitures en tôle reliées entre elles .
Richard s'arrêta un instant sur le bord de la route devant un bâtiment en pierre blanche de construction plus récente dédié à la déesse Kali. On pouvait apercevoir la statue grandeur nature dans une alcôve entre deux colonnes en façade toute de bleu vêtue et ses bras ouverts avec, à ses pieds, un monticule de fleurs chatoyantes d'où s'échappaient des volutes de fumées d'encens.
-je me rappelle maintenant. Je suis déjà passé par là, il y a un peu plus de deux ans. Autant que je me souvienne, c'est un fait divers qui avait défrayé la chronique dans la région. Il y avait eu des disparitions inexpliquées dans un temple....tout près d'ici. Les habitants avaient mis cela sur le compte du courroux de la déesse, ce qui explique la vénération en fleurs et prières en tous genres dont elle bénéficie. Depuis notre dernière glisse, je m'explique mieux de quel phénomène mystérieux il s'agit. Peut-être est-ce là notre billet de sortie !...

Nous étions tous d'accord. Alors, nous nous étions mis en marche vers ce fameux temple situé en pleine campagne, le pas plus sûr et le moral plus serein.
Après avoir quitté la route, nous avions traversé de grands champs de patates, repris la route bitumée, croisé des autobus jaunes surchargés pour parvenir aux abords de la grande agglomération de Dacca.... mais pas de temple....
La rivière Narayanganj était tout près et plus nous avancions, moins il y avait de campagne.

Richard s'arrêta, réfléchit un instant, chercha l'aspiration en levant les yeux au ciel puis fit les cent pas en tournant comme un derviche, s'arrêta de nouveau et souleva son chapeau de brousse. Son visage s'illumina puis il nous fit signe de le rejoindre.

-mes amis...commença-t-il...puis il se tut.

Nous étions suspendus à ses lèvres, attendant la suite, ce qui énerva Chris qui voyait dans sa façon de faire le juste retour des choses, c'est à dire ce qu'il avait l'habitude de faire endurer à son frère....
Richard le regarda et sourit....un prêté pour un rendu sembla-t-il lui dire.

Excédé, Chris lui cria :
-Alors ?!!...accouche !

Ce qu'il fit...

-Mes amis....regardez sur votre droite, à dix mètres, écrit en bengali... que voyez-vous ?
Nos regards se tournèrent aussitôt pour apercevoir un panneau indiquant la direction fléchée de Masjid et portant en anglais l'inscription : Kotagachia road Bandar-Three Hindu Kali.


-Ahahah !... avait aussitôt Ironisé Chris...je me marre.. ahaha !!! .personne comprend le bengali...d'ailleurs...comment veux-tu comprendre ce p.....d'oiseau ?!!!

Cette boutade, à défaut d'avoir été dans le contexte de la situation nous avait fait longuement marrer....même la petite Yamha, sans comprendre pourquoi et malgré sa peine, y était allée de son rire cristallin......

Dix minutes plus tard, nous étions devant le temple, en rang, comme les sept samouraïs, pieds écartés bien campés sur le sol et les mains sur les hanches....prêts à en découdre avec l'inconnu.



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