samedi 21 octobre 2017

Tropiques (suite d'un monde archaïque)

Une semaine que nous sommes dans ce village d'un autre temps. Nous avons bien essayé de faire le chemin inverse...sans succès : le passage avait disparu. Peut-être était-il à sens unique comme l'avait proposé Richard mais ce, j'en doute. Hypothétiquement, je suggérais qu'il pouvait être ailleurs, déplacé vers un autre lieu.
En attendant de nous mettre à sa recherche, le chef du village nous avait alloué le gîte, une maison de torchis sans porte à l'exemple de toutes celles qui constituaient cet environnement rural, gîte resté libre après la disparition semble-t-il de ses occupants vers des cieux plus cléments....
Contre quelques travaux de semailles et de récolte, il nous octroyait le couvert, le temps pour nous de retrouver notre chemin comme il disait....Bref, malgré ce confort rustique, nous ne pouvions faire la fine bouche ; cette histoire nous avait franchement lessivé et nous n'étions pas en mesure d'y changer grand chose.

Le premier mois passa ainsi. Le matin, nous nous mettions en quête d'un passage et l'après-midi se passait aux champs ; une journée bien remplie jusqu'au soir où exténués, nous regagnions notre abri, la plupart du temps sans dîner.

Nous entamions le second mois. Un matin, en cherchant des baies pour le repas du soir, sur le versant d'une colline, mon attention est attirée par des reflets d'argent à l'entrée d'un bosquet. Mon cœur se met à battre plus fort, si fort qu'il résonnait comme un tambour le long de mes tempes. Je m'approchais à pas lent comme si j'avais peur qu'au moindre bruit, il ne disparaisse à nouveau comme une hallucination mais il était bien là, à quelques mètres. Je poussais un grand cri pour ameuter notre petit groupe. L'instant était magique. Nous sommes restés là, sans bouger, comme pétrifiés, devant cette apparition. Mai réagit la première et s'avança. Richard fit mine de la retenir mais se rétracta.
Après tout, autant se décider....pensa t-til
Du bout des doigts, la jolie eurasienne toucha une étincelle d'argent, lesquels disparurent aussitôt, avalés par la lumière. Nous nous regardâmes, le sourire aux lèvres. Enfin, la fin de notre cauchemar... Nous devions emprunter le passage avant qu'il ne disparaisse à nouveau..... c'est ce que nous fîmes. Nous n'avions guère le temps d'aller remercier nos hôtes pour l'hospitalité dont ils nous avaient gratifié mais ils absoudraient certainement ce manque de politesse et de reconnaissance involontaires.
De l'autre côté, le paysage avait changé. Nous avancions dans une sorte de savane tropicale aux hautes herbes coupantes, si hautes que nous n'apercevions de nous que la moitié de notre corps.
Au demeurant, cette végétation semblait un avantage mais aussi se révélait peu sécurisante vu que nous tracions notre chemin à l'aveugle et avec fracas. Le bruit répété des herbes sèches se frottant les unes contre les autres pouvait à tout moment déranger un prédateur à l'affût sur son territoire. Cette idée accaparait toute mon attention même si personne en apparence ne semblait s'en soucier. Mai marchait devant moi. Parfois, elle toussotait, gênée par la poussière qui montait de notre progression. Chris fermait la marche, assurant de ce fait la sécurité de la colonne. Moon me suivait de près, si près que je sentais son souffle sur ma nuque ; quant à Richard, il traçait la route suivi par Wotan, notre ami d'infortune.
Ce dernier ne semblait pas en bonne forme. Il avait été piqué la veille par un taon en essayant de traire la seule holstein du village, que j'appelais Marguerite en souvenir d'un film qui semblait dater de l'époque de Mathusalem.
Après une heure de marche, nous atteignîmes une autre forme de végétation, la mangrove ce qui signifiait que nous nous dirigions vers une mer ou un océan. Les rayons du soleil traversaient l'eau claire qui baignait la mangrove, dévoilant un banc de poissons tourbillonnant. Nous nous enfonçames jusqu'à mi mollets mais à mesure que nous avancions, les racines serrées des palétuviers rendaient notre marche de plus en plus difficile. Il fallait sortir de cette végétation rapidement, le niveau de l'eau montant à la vitesse d'un cheval au galop. Pour ne rien arranger, la faim commençait à nous tenailler. Plus de vingt quatre heures nous séparaient du dernier repas et l'évolution dans ce type de paysage sauvage absorbait le peu de force qu'il nous restait.
Située principalement sous les tropiques, la mangrove s'avérait être l'écosystème le plus prolifique en nutriments de toutes sortes. Elle est le supermarché aux fruits et aux poissons pour ses occupants.
Après un virage à 180°, nous tombons sur un groupe de macaques qui poussèrent des cris aigus en s'enfuyant à notre approche . Sous nos pieds, des crabes de vase font bruisser les feuilles mortes qui jonchent le sol. Le piaillement des engoulevents, dérangés par le fracas de notre avancée, contribue à arrêter notre progression un instant. Mais ce n'est pas la seule raison de cette envolée sonore animalière. Nous restons interdits, prêtant l'oreille, saisissant l'origine d'un son plus effrayant que celui d'un papillon noir à ailes blanches se posant sur une brindille, ouvrant et refermant ses ailes comme un livre de prières.....celui d'un feulement, noyé dans le martèlement des pics-verts sur l'écorce des hautes branches.
Après quelques secondes de silence, Richard murmure en posant son doigt sur ses lèvres …. 
- un mamu....
Mai ouvre ses bras, interrogative. Richard lui susurre à l'oreille un mot qui la fait sursauter, les yeux écarquillés.
-....un tigre ?...dit-elle à voix basse...mais....Richard...où sommes nous tombés ?

Richard fournit l'explication.
-Nous sommes sûrement...ma belle... sur le continent indien, plus précisément dans les sundarbans, une région côtière du golfe du Bengale....plusieurs détails qui ne peuvent tromper comme ce papillon que j'ai vu que l'on appelle ici le corbeau des sundarbans. Ce genre de lépidoptère est propre à cette région et nulle part ailleurs et puis.... commun à cette forme de végétation... le tigre, le seigneur de ces lieux que les gens d'ici désignent sous le terme de mamu...l'oncle, évitant de le nommer par le terme tigre, une superstition qui attirerait l'animal à soi...bref....je serais d'avis de chercher un coin en hauteur pour la nuit, le soir tombant rapidement sous ce parallèle....

La nuit est entamée lorsqu'ils trouvent asile sans encombre sur un banian noueux et centenaire qui leur fournit la sécurité de ses branches.... à l'abri du prédateur félin.

Exténués, ils ne tardent pas à s'endormir, blottis les uns contre les autres afin de résister au froid de la nuit tropicale.


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