Une
semaine que nous sommes dans ce village d'un autre temps. Nous avons
bien essayé de faire le chemin inverse...sans succès : le
passage avait disparu. Peut-être était-il à sens unique comme l'avait
proposé Richard mais ce, j'en doute. Hypothétiquement, je suggérais
qu'il pouvait être ailleurs, déplacé vers un autre lieu.
En
attendant de nous mettre à sa recherche, le chef du village nous
avait alloué le gîte, une maison de torchis sans porte à l'exemple
de toutes celles qui constituaient cet environnement rural, gîte
resté libre après la disparition semble-t-il de ses occupants vers
des cieux plus cléments....
Contre
quelques travaux de semailles et de récolte, il nous octroyait le
couvert, le temps pour nous de retrouver notre chemin comme il
disait....Bref, malgré ce confort rustique, nous ne pouvions faire
la fine bouche ; cette histoire nous avait franchement lessivé
et nous n'étions pas en mesure d'y changer grand chose.
Le
premier mois passa ainsi. Le matin, nous nous mettions en quête d'un
passage et l'après-midi se passait aux champs ; une journée
bien remplie jusqu'au soir où exténués, nous regagnions notre
abri, la plupart du temps sans dîner.
Nous
entamions le second mois. Un matin, en cherchant des baies pour le
repas du soir, sur le versant d'une colline, mon attention est attirée
par des reflets d'argent à l'entrée d'un bosquet. Mon cœur se met
à battre plus fort, si fort qu'il résonnait comme un tambour le
long de mes tempes. Je m'approchais à pas lent comme si j'avais peur
qu'au moindre bruit, il ne disparaisse à nouveau comme une
hallucination mais il était bien là, à quelques mètres. Je
poussais un grand cri pour ameuter notre petit groupe. L'instant
était magique. Nous sommes restés là, sans bouger, comme
pétrifiés, devant cette apparition. Mai réagit la première et
s'avança. Richard fit mine de la retenir mais se rétracta.
Après
tout, autant se décider....pensa t-til
Du
bout des doigts, la jolie eurasienne toucha une étincelle
d'argent, lesquels disparurent aussitôt, avalés par la lumière. Nous
nous regardâmes, le sourire aux lèvres. Enfin, la fin de notre
cauchemar... Nous devions emprunter le passage avant qu'il ne
disparaisse à nouveau..... c'est ce que nous fîmes. Nous n'avions
guère le temps d'aller remercier nos hôtes pour l'hospitalité dont
ils nous avaient gratifié mais ils absoudraient certainement ce
manque de politesse et de reconnaissance involontaires.
De
l'autre côté, le paysage avait changé. Nous avancions dans une
sorte de savane tropicale aux hautes herbes coupantes, si hautes que
nous n'apercevions de nous que la moitié de notre corps.
Au
demeurant, cette végétation semblait un avantage mais aussi se
révélait peu sécurisante vu que nous tracions notre chemin à
l'aveugle et avec fracas. Le bruit répété des herbes sèches se
frottant les unes contre les autres pouvait à tout moment déranger
un prédateur à l'affût sur son territoire. Cette idée accaparait
toute mon attention même si personne en apparence ne semblait s'en
soucier. Mai marchait devant moi. Parfois, elle toussotait, gênée
par la poussière qui montait de notre progression. Chris fermait la
marche, assurant de ce fait la sécurité de la colonne. Moon me
suivait de près, si près que je sentais son souffle sur ma nuque ;
quant à Richard, il traçait la route suivi par Wotan, notre ami
d'infortune.
Ce
dernier ne semblait pas en bonne forme. Il avait été piqué la
veille par un taon en essayant de traire la seule holstein du
village, que j'appelais Marguerite en souvenir d'un film qui semblait
dater de l'époque de Mathusalem.
Après
une heure de marche, nous atteignîmes une autre forme de végétation,
la mangrove ce qui signifiait que nous nous dirigions vers une mer ou
un océan. Les rayons du soleil traversaient l'eau claire qui
baignait la mangrove, dévoilant un banc de poissons tourbillonnant.
Nous nous enfonçames jusqu'à mi mollets mais à mesure que nous
avancions, les racines serrées des palétuviers rendaient notre
marche de plus en plus difficile. Il fallait sortir de cette
végétation rapidement, le niveau de l'eau montant à la vitesse
d'un cheval au galop. Pour ne rien arranger, la faim commençait à
nous tenailler. Plus de vingt quatre heures nous séparaient du
dernier repas et l'évolution dans ce type de paysage sauvage
absorbait le peu de force qu'il nous restait.
Située
principalement sous les tropiques, la mangrove s'avérait être
l'écosystème le plus prolifique en nutriments de toutes sortes.
Elle est le supermarché aux fruits et aux poissons pour ses
occupants.
Après
un virage à 180°, nous tombons sur un groupe de macaques qui
poussèrent des cris aigus en s'enfuyant à notre approche . Sous nos
pieds, des crabes de vase font bruisser les feuilles mortes qui
jonchent le sol. Le piaillement des engoulevents, dérangés par le
fracas de notre avancée, contribue à arrêter notre progression un
instant. Mais ce n'est pas la seule raison de cette envolée sonore
animalière. Nous restons interdits, prêtant l'oreille, saisissant
l'origine d'un son plus effrayant que celui d'un papillon noir à
ailes blanches se posant sur une brindille, ouvrant et refermant ses
ailes comme un livre de prières.....celui d'un feulement, noyé dans
le martèlement des pics-verts sur l'écorce des hautes branches.
Après quelques secondes de silence, Richard murmure en posant son doigt sur ses lèvres ….
Après quelques secondes de silence, Richard murmure en posant son doigt sur ses lèvres ….
- un
mamu....
Mai
ouvre ses bras, interrogative. Richard lui susurre à l'oreille un
mot qui la fait sursauter, les yeux écarquillés.
-....un
tigre ?...dit-elle à voix basse...mais....Richard...où sommes
nous tombés ?
Richard
fournit l'explication.
-Nous
sommes sûrement...ma belle... sur le continent indien, plus
précisément dans les sundarbans, une région côtière du golfe du
Bengale....plusieurs détails qui ne peuvent tromper comme ce
papillon que j'ai vu que l'on appelle ici le corbeau des sundarbans.
Ce genre de lépidoptère est propre à cette région et nulle part
ailleurs et puis.... commun à cette forme de végétation... le
tigre, le seigneur de ces lieux que les gens d'ici désignent sous le
terme de mamu...l'oncle, évitant de le nommer par le terme tigre,
une superstition qui attirerait l'animal à soi...bref....je serais
d'avis de chercher un coin en hauteur pour la nuit, le soir tombant
rapidement sous ce parallèle....
La
nuit est entamée lorsqu'ils trouvent asile sans encombre sur un
banian noueux et centenaire qui leur fournit la sécurité de ses
branches.... à l'abri du prédateur félin.
Exténués,
ils ne tardent pas à s'endormir, blottis les uns contre les autres
afin de résister au froid de la nuit tropicale.
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