dimanche 1 octobre 2017

Utopie

Il y a bien longtemps, insouciamment pris dans la tourmente de la connaissance, un professeur de philo nous avait taxé, quelques camarades et moi-même, d'archéens contemplatifs enclins au pensum permanent.

En tant qu'êtres doués de raison, quoique certains jours le doute fut permis, nous admettions dignement cet attribut primaire, cela ne nous gênant nullement.
Il va de soi qu'indépendamment de nos formateurs, nous prenions un malin plaisir à revendiquer ce statut de réformiste ; cet état de fait ne manquait pas d'influer, souvent de façon catastrophique et au gré des allégations sermonnaires dont nous étions submergés, sur notre évolution au sein de la toute puissante institution.
Pour tout dire, le fait d'être considérés comme des renégats allergiques aux préceptes traditionnels faisant la renommée des sempiternelles remises de diplômes nous accordait une part prépondérante à la propagande de nos idéaux progressistes, pensant par cette implication altruiste, améliorer le sort de nos semblables et reconsidérer de façon probable l'arrêt de cet obscurantisme formateur, séculaire et obsolète auquel ils étaient asservis.
Aujourd'hui, avec le recul des années, nous avons su tirer le meilleur de ces errements canoniques. Fort heureusement, le système a changé et nous rend les honneurs.
Il m'arrive souvent, bien que cartésien et rationnel par nécessité, de penser qu'au fil des prochaines décennies, l'homme devra surpasser ses rêves de gloire pour vivre au quotidien avec ce qu'il aura détruit par cupidité, concupiscence ou immobilisme autour de lui. Seule condition malgré tout, un retour sur lui-même, un examen de conscience en quelque sorte, une forme d'absence de choix libertaire, destructeur afin de faire place aux qualités innées, aux faiblesses peaufinées dont il a été investi à sa naissance. Il devra limiter sa propre valeur au profit du plus grand nombre, valeur qu'il a parfois du mal à définir de part ce choix à refréner ses ambitions félicitaires, cette ambivalence à les satisfaire et à ses effets les plus désastreux ; ce choix enfin qu'il n'aurait plus à faire s'il ne conservait de son Créateur qu'un éphémère droit à la sublimation finale.
Sans être un utopiste conscient du jugement hâtif porté sur mes semblables, je présume qu'il serait amusant de jeter un regard hypnoïde sur la glaise d'une nouvelle civilisation que je pourrais modeler à ma guise afin qu'elle devienne, entre mes doigts profanes et habiles, ce que j'aurai voulu qu'elle fut vraiment....simple et orgueilleux plaisir de mortel sursitaire qui se comparerait, ne fusse qu'un instant, aux déités dont nous sommes issus, régentes du Destin des hommes.

Au terme d'un parcours vallonné d'obstacles, je dérive vers cette forme d'introspection sensitive qui canalise mes moindres désirs d'être et d'appartenir.
La seule efficience absolue dont je suis tributaire demeure en mon inconscient. En son domaine, je régis ses lois ; j'assume le pouvoir quantitatif de sa régence ; j'ignore ainsi l'ambiguïté animale qui me régresse au stade primaire du jugement. La prolixité de la raison semble être ma seule folie ; je la détiens, la concentre, la disperse aux quatre coins de mon inconscient ; j'évolue en elle sans fardage ni chaînes ; j'aborde allègrement son domaine de plénitude aux dimensions virtuelles en dépassant mes espérances, mes inhibitions, mes possibilités.

Cet être imparfait que je suis devient alors à la fois tout puissant et fragile dans sa complexité. Je suis poussé par l'appel fantasque d'une évolution qui s'enchevêtre dans un désordre spontané avec cette incapacité à la maîtriser, à canaliser ce formidable potentiel hypnotique qui m'assouvit.
Heureusement, parfois il m'arrive d'entrouvrir une porte donnant sur un monde moins excessif, un rien magique, qui m'appartient. En effet, l'enfance nous a laissé la faculté d'y accéder et les réminiscences, celle de nous y réfugier. Si la vie d'aujourd'hui bouscule l'univers serein de l'insouciance, l'impondérable laisse souvent la place au merveilleux ; une soupape de sécurité en quelque sorte.
Une atteinte au subconscient peut être liée au tangible. Celui-ci peut être compatible et superposé dans une sorte de no man's land courbe et immuable. Alors, ressurgissent les années innocentes dont nous sommes, avec l'incontinence de nos fantasmes d'adultes, les uniques acteurs.
Édifier mot après mot le sens que je donne à cet état second, en former une habile énergie où chaque valeur accordée redevient l'initiée, où le droit d'être et le respect de sa protection est inaliénable, où les mutations constantes de l'esprit semblent controversées en permanence.... tout est balayé comme un torrent païen et temporel...afin de retrouver, épurées pour survivre, les lois fondamentales de la Sagesse humaine.
Alors, me direz vous, où commence le réel et où finit le rêve, ce présage qui masque souvent la folie, le leurre d'un bonheur au bras d'un balbutiant landau. J'ai l'espoir de le découvrir, même si l'attente est illusoire. J'ai vécu un rêve en surnaturel ; j'ai exploré par delà même les régions les plus obscures, les plus insolites de la causalité. Une telle attitude ne peut être contrainte mais soumise à une masse de conditions, de facteurs indépendants de notre volonté.
Je pense être un être organisé formant un tout, un système unique et clos dont les éléments supplétifs concourent à une action édictée à l'avance.
Avec cette programmation originelle, aucun élément ne peut être modifié sans corriger les autres. C'était une Loi universelle et génétique...jusqu'à ce que la science joue à l'apprentie sorcière. Si certains ont voulu se substituer au primat créateur, tels Hybris ou Prométhée, s'ils se sont accordés le temps d'un moment le privilège d'exister comme des demi-dieux de sable au cœur d'un univers d'airain, ils sont aujourd'hui toujours de chair et de sang.

Le temps a passé et l'esprit qui nous a nourris a déserté nos souvenirs mais ce témoin d'ailleurs, cet initié créateur des étoiles surveille patiemment la porte qu'il nous arrive, parfois, de rouvrir sans peine vers le néant... de l'humanité.

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