dimanche 30 octobre 2016

Le typhon

Pendant ce temps là, Mai et Moon étaient bien à l'abri dans la cabine, équipées chacune d'un gilet de sauvetage et d'un sac à dos rempli de divers objets nécessaires à une survie en mer comme le pistolet lance-fusée, quelques embouts de calibre 12, une torche, un téléphone satellite et deux bidons d'eau. Tout cet attirail avait été soignement préparé par Mai avant qu'ils ne se lancent tous dans l'aventure car elle connaissait la force des typhons. Ballottées dans des creux qui procuraient des haut le cœur, elle se souvenait encore de son premier en terre philippine et ses yeux s'embuèrent au souvenir de tatie Kim. Moon se méprit sur son émotion, pensant qu'elle avait peur, ce qui l'étonna aussi, Mai lui raconta sa première expérience....
-C'était en juin.Je me rappelle encore le trépignement de Tatie Kim martelant de ses pieds nus le sol de l'enclos des cabris. Elle hurlait vers le vieux maiore où se trouvait José le lori lequel, bien entendu, s'envola vers un autre arbre, un mapé qui me donnait des cauchemars lorsque la nuit tombait.....brrr ! J'en ai encore des frissons ! Bref, je m'étais éloignée, bien décidée à inspecter les environs du bungalow. La plage était immense et quasi déserte.Il y avait une serre de plants d'orchidacées derrière la maison et Tatie Kim ne pouvait, de cet endroit, pas me voir.Située dans un angle mort, la serre faisait un rempart aux vents violents qui venaient de la Mer de Luçon et annonçant l'arrivée imminente des cyclones qui balayaient à pareille époque les Philippines. Après avoir marché jusqu'en fin de plage, j'étais revenu vers le bungalow où Tatie Kim, après m'avoir cherché durant une bonne heure, m'attendait les deux poings sur les hanches , hochant lourdement de la tête. Bref, j'allais avoir droit à une gronderie carabinée mais il n'en fut rien. Elle me prit dans ses bras et nous nous assîmes sous des tamariniers. Le vent était brûlant , rempli de sable qui balayait notre visage en bourrasques humides à couper la respiration. J'entendais le vent hurler entre les bungalows qui pointaient leur cône tressé vers un ciel de plus en plus sombre.
En pointant l'oreille, on entendit comme un grondement de tambours qui se rapprochait. Tatie Kim se leva à la hâte et m'entraîna vers le bungalow rassurant. Nous y parvinrent alors que les rafales éthérées et marines devenaient de plus en plus fortes, nous coupant la respiration et nous obligeant à courber le dos. Une fois à l'intérieur, Tatie Kim ferma toutes les ouvertures puis nous gagnâmes l'endroit le plus sûr de l'habitation....

-la chambre ? Fit Moon. Mai se mit à rire. C'était bien une idée de Moon, cette réflexion.....
-Non ! Bien sûr....Il faut te dire aussi que les Philippins sont habitués à ces éléments incontrôlables et ils palliaient à ces catastrophes naturelles , dans la mesure de leurs moyens en faisant ajouter à leur habitation lors de la construction, une pièce spécialement aménagée. Celle de Tatie Kim se trouvait au sous-sol, une pièce d'environ vingt mètres carrés où l'on pouvait attendre la fin des hostilités lesquelles pouvaient durer jusqu'à une semaine. Il y avait de quoi s'alimenter, boire, dormir et même un coin toilettes. Des nattes épaisses étaient posées à terre et deux lampes tempête nous éclairaient en permanence. Je n'étais qu'une enfant et le noir, à cette époque, ne me rassurait guère....surtout que nous n'étions pas seules. Tuan et....

-Tuan ?....

-Oui...Tuan...c'était l'ami de Tatie Kim depuis de très nombreuses années. Il faisait office de majordome, d'homme à tout faire et bon cuisinier....malgré deux serviteurs embauchés pour le jardin, l'entretien de la maison et le service, c'est Tuan qui s'occupait des repas . Tuan....je me rappelle encore son dessert glacé de mangues coupées en tranches étagées entre deux biscuits , le tout nappé de crème fraîche vanillée et parsemée de cannelle.......mmmmm, j'en salive encore....mais, je continue.....je disais donc Tuan et les deux serviteurs étaient déjà arrivés et assis dans un recoin aménagé de banquettes de cormier. Les lampes diffusaient une lumière trouble qui rétrécissait l'espace d'où s'échappaient des ombres chinoises qui semblaient s'étirer jusqu'aux extrémités de la pièce. Cela créait des images mouvantes au contraste impressionnant ce qui me terrifiait et plus je me repliais sur moi-même, plus les silhouettes fantômatiques grandissaient , comme cherchant à m'engloutir. Dehors,. on entendait des craquements sourds et le souffle puissant des rafales balayant la plage, arrachant peut-être les bananiers, les tamariniers et je ne sais quoi d'autre. L'enclos aux cabris ne risquait rien. Sa structure était en ciment et Tatie Kim avait pris soin d'enfermer le cheptel à double tour avant de se mettre à ma recherche. Tout le monde se connaissait dans le coin mais des petits voleurs venant des montagnes environnantes  poussaient jusqu'à la côte et profitaient de la période des typhons pour y perpétrer quelques larcins. Betsy, c était le nom de ce typhon déferla bientôt sur les premières habitations de Matabunqcay. Les heures passèrent longues et angoissantes. Tatie Kim durant toute la journée me conserva dans ses bras en me caressant doucement les cheveux afin de me rassurer.A plusieurs reprises, nous entendions des bruits de verre cassé , de grands boums suivis d'un grand chambardement. Il était clair que quelque chose n'avait pas résisté aux assauts répétés de l'ouragan. Nous sentions le vent qui s'engouffrait petit à petit à travers la trappe , faisant vibrer la lourde serrure dans cet havre de paix , léchant les courbes des piliers pour s'arrêter en brise légère sur notre visage.. Nous redoutions le moment où le plancher du bungalow serait arraché comme celui de l'unique sortie, nous découvrant et nous laissant à la merci du monstre....Blottie contre Tatie Kim, j'entendais Tuan et les serviteurs faisant une courte prière qu'ils répétaient inlassablement en montant d'un octave lorsque les bruits se faisaient plus pressants, comme pour exorciser le phénomène perturbateur .Convaincue que l'ambiance de la pièce nécessitait plus de sérénité, Kim me parla de la mer, des hommes qui vivaient sur elle, de leur dévouement à celle qui régissait leur vie et qui pouvait être à la fois bienveillante ou cruelle. Sa voix était légèrement nasillarde, ce qui au début m'avait agréablement surprise puisqu'elle me faisait penser à celle de ma mère. Elle envahissait l'endroit en un léger écho ce qui donnait à ses paroles un sens un peu anarchique, décalé . Au bout de quelques heures, les bruits s'estompèrent aussi vite qu'ils étaient arrivés. Le soir enveloppait de son manteau obscur les lieux . Tout semblait calme.La lueur des lampes commençait à s'amenuiser. Kim me confia à Tuan et s'empressa de gagner la sortie. Elle souleva doucement la trappe, écarta quelques bois qui bloquaient l'ouverture et gagna le salon.Les secondes s'égrainaient qui me parurent une éternité. Lorsqu'elle revint, ses cheveux étaient en bataille et son visage était ensanglanté, ce qui m'horrifia. Quelque chose s'était passé dont elle ne voulut pas me parler . Tuan me confia aux serviteurs et gagna l'étage, munie de sa machette. Lorsque tout danger sembla écarté, ils revinrent tous les deux et je pus quitter la pièce aménagée , plongée dans le noir. On ne peut pas avoir une idée réelle de la puissance d'un typhon avant d'y être confronté et constater ses conséquences. Si le toit du bungalow avait résisté, il n'en était pas de même pour l'intérieur des autres pièces. Tout était sans dessus dessous. La lourde table de teck qui pesait plus de 200 kilogs avait été projetée derrière la maison en éventrant une grosse partie de la cuisine et ma chambre. Ce n'était qu'un amoncellement de bois brisé ,de tentures arrachées et l'eau apportée par les vents violents avait envahi toute la véranda et une grosse partie de la bibliothèque. Dehors, c'était pire. Les bananiers à cochons, sapotilliers, tamariniers étaient couchés, brisés , amoncelés comme des fétus de paille, enroulés comme un paquet cadeau par les tramails laissés sur la plage depuis l'aube, les barques étaient remontées sur des dizaines de mètres dans les palmiers, près de la colline.Les autera'a où j'aimais m'allonger l'après-midi avec Tatie Kim avaient disparu, tranchés net. Tout n'était que désolation. Quelques pécheurs déambulaient, hagards, surpris par la violence de Betsy mais surtout furieux qu'aucun communiqué d'alerte ne leur soit parvenu du centre d'information de Batangas. Bref...tout cela pour dire qu'un typhon est un élément dont il ne faut pas négliger la force et les conséquences dévastatrices, alors....il faut s'attendre au pire et croiser les doigts.... petite soeur


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