Pendant
ce temps là, Mai et Moon étaient bien à l'abri dans la cabine,
équipées chacune d'un gilet de sauvetage et d'un sac à dos rempli
de divers objets nécessaires à une survie en mer comme le pistolet
lance-fusée, quelques embouts de calibre 12, une torche, un
téléphone satellite et deux bidons d'eau. Tout cet attirail avait
été soignement préparé par Mai avant qu'ils ne se lancent tous
dans l'aventure car elle connaissait la force des typhons.
Ballottées dans des creux qui procuraient des haut le cœur, elle
se souvenait encore de son premier en terre philippine et ses yeux
s'embuèrent au souvenir de tatie Kim. Moon se méprit sur son
émotion, pensant qu'elle avait peur, ce qui l'étonna aussi, Mai lui
raconta sa première expérience....
-C'était
en juin.Je me rappelle encore le trépignement de Tatie Kim martelant
de ses pieds nus le sol de l'enclos des cabris. Elle hurlait vers le
vieux maiore où se trouvait José le lori lequel, bien entendu, s'envola
vers un autre arbre, un mapé qui me donnait des cauchemars lorsque
la nuit tombait.....brrr ! J'en ai encore des frissons !
Bref, je m'étais éloignée, bien décidée à inspecter les
environs du bungalow. La plage était immense et quasi déserte.Il y
avait une serre de plants d'orchidacées derrière la maison et Tatie
Kim ne pouvait, de cet endroit, pas me voir.Située dans un angle
mort, la serre faisait un rempart aux vents violents qui venaient de
la Mer de Luçon et annonçant l'arrivée imminente des
cyclones qui balayaient à pareille époque les
Philippines. Après avoir marché jusqu'en fin de plage, j'étais
revenu vers le bungalow où Tatie Kim, après m'avoir cherché durant
une bonne heure, m'attendait les deux poings sur les hanches ,
hochant lourdement de la tête. Bref, j'allais avoir droit à une
gronderie carabinée mais il n'en fut rien. Elle me prit dans ses
bras et nous nous assîmes sous des tamariniers. Le vent était
brûlant , rempli de sable qui balayait notre visage en bourrasques
humides à couper la respiration. J'entendais le vent hurler entre
les bungalows qui pointaient leur cône tressé vers un ciel de plus
en plus sombre.
En
pointant l'oreille, on entendit comme un grondement de tambours qui
se rapprochait. Tatie Kim se leva à la hâte et m'entraîna vers le
bungalow rassurant. Nous y parvinrent alors que les rafales éthérées
et marines devenaient de plus en plus fortes, nous coupant la
respiration et nous obligeant à courber le dos. Une fois à
l'intérieur, Tatie Kim ferma toutes les ouvertures puis nous
gagnâmes l'endroit le plus sûr de l'habitation....
-la
chambre ? Fit Moon. Mai se mit à rire. C'était bien une idée
de Moon, cette réflexion.....
-Non !
Bien sûr....Il faut te dire aussi que les Philippins sont
habitués à ces éléments incontrôlables et ils palliaient à ces
catastrophes naturelles , dans la mesure de leurs moyens en faisant
ajouter à leur habitation lors de la construction, une pièce
spécialement aménagée. Celle de
Tatie Kim se trouvait au sous-sol, une pièce d'environ vingt mètres
carrés où l'on pouvait attendre la fin des hostilités lesquelles
pouvaient durer jusqu'à une semaine. Il y avait de quoi
s'alimenter, boire, dormir et même un coin toilettes. Des nattes
épaisses étaient posées à terre et deux lampes tempête nous
éclairaient en permanence. Je n'étais qu'une enfant et le noir, à
cette époque, ne me rassurait guère....surtout que nous n'étions
pas seules. Tuan et....
-Tuan ?....
-Oui...Tuan...c'était
l'ami de Tatie Kim depuis de très nombreuses années. Il faisait
office de majordome, d'homme à tout faire et bon cuisinier....malgré
deux serviteurs embauchés pour le jardin, l'entretien de la maison
et le service, c'est Tuan qui s'occupait des repas . Tuan....je me
rappelle encore son dessert glacé de mangues coupées en tranches
étagées entre deux biscuits , le tout nappé de crème fraîche
vanillée et parsemée de cannelle.......mmmmm, j'en salive
encore....mais, je continue.....je disais donc Tuan et les deux
serviteurs étaient déjà arrivés et assis dans un recoin aménagé
de banquettes de cormier. Les lampes diffusaient une
lumière trouble qui rétrécissait l'espace d'où s'échappaient des
ombres chinoises qui semblaient s'étirer jusqu'aux extrémités de
la pièce. Cela créait des images mouvantes au contraste
impressionnant ce qui me terrifiait et plus je me repliais sur
moi-même, plus les silhouettes fantômatiques grandissaient ,
comme cherchant à m'engloutir. Dehors,. on
entendait des craquements sourds et le souffle puissant des rafales balayant
la plage, arrachant peut-être les bananiers, les tamariniers et je ne sais
quoi d'autre. L'enclos aux cabris ne risquait rien. Sa structure
était en ciment et Tatie Kim avait pris soin d'enfermer le cheptel à
double tour avant de se mettre à ma recherche. Tout le monde se
connaissait dans le coin mais des petits voleurs venant des
montagnes environnantes
poussaient jusqu'à la côte et profitaient de la période des typhons pour y perpétrer quelques larcins.
Betsy, c était le nom de ce typhon déferla bientôt sur les premières
habitations de Matabunqcay. Les heures passèrent longues et
angoissantes. Tatie Kim durant toute la journée me conserva dans ses
bras en me caressant doucement les cheveux afin de me rassurer.A plusieurs
reprises, nous entendions des bruits de verre cassé , de grands
boums suivis d'un grand chambardement. Il était clair que quelque chose
n'avait pas résisté aux assauts répétés de l'ouragan. Nous
sentions le vent qui s'engouffrait petit à petit à travers la
trappe , faisant vibrer la lourde serrure dans cet havre de paix , léchant
les courbes des piliers pour s'arrêter en brise légère sur notre
visage.. Nous redoutions le moment où le plancher du bungalow serait
arraché comme celui de l'unique sortie, nous découvrant et nous
laissant à la merci du monstre....Blottie contre Tatie Kim,
j'entendais Tuan et les serviteurs faisant une courte prière qu'ils
répétaient inlassablement en montant d'un octave lorsque les bruits
se faisaient plus pressants, comme pour exorciser le phénomène
perturbateur .Convaincue que l'ambiance de la pièce nécessitait
plus de sérénité, Kim me parla de la mer, des hommes qui vivaient
sur elle, de leur dévouement à celle qui régissait leur vie et qui
pouvait être à la fois bienveillante ou cruelle. Sa voix était
légèrement nasillarde, ce qui au début m'avait agréablement
surprise puisqu'elle me faisait penser à celle de ma mère. Elle
envahissait l'endroit en un léger écho ce qui donnait à ses
paroles un sens un peu anarchique, décalé . Au bout de quelques
heures, les bruits s'estompèrent aussi vite qu'ils étaient arrivés.
Le soir enveloppait de son manteau obscur les lieux . Tout semblait
calme.La lueur des lampes commençait à s'amenuiser. Kim me confia à
Tuan et s'empressa de gagner la sortie. Elle souleva doucement la
trappe, écarta quelques bois qui bloquaient l'ouverture et gagna le
salon.Les secondes s'égrainaient qui me parurent une éternité.
Lorsqu'elle revint, ses cheveux étaient en bataille et son visage
était ensanglanté, ce qui m'horrifia. Quelque chose s'était passé
dont elle ne voulut pas me parler . Tuan me confia aux serviteurs
et gagna l'étage, munie de sa machette. Lorsque tout danger sembla
écarté, ils revinrent tous les deux et je pus quitter la pièce
aménagée , plongée dans le noir. On ne peut pas avoir une idée
réelle de la puissance d'un typhon avant d'y être confronté et
constater ses conséquences. Si le toit du bungalow avait résisté,
il n'en était pas de même pour l'intérieur des autres pièces.
Tout était sans dessus dessous. La lourde table de teck qui pesait
plus de 200 kilogs avait été projetée derrière la maison en
éventrant une grosse partie de la cuisine et ma chambre. Ce n'était
qu'un amoncellement de bois brisé ,de tentures arrachées et l'eau
apportée par les vents violents avait envahi toute la véranda et
une grosse partie de la bibliothèque. Dehors, c'était pire. Les
bananiers à cochons, sapotilliers, tamariniers étaient couchés,
brisés , amoncelés comme des fétus de paille, enroulés comme un
paquet cadeau par les tramails laissés sur la plage depuis l'aube,
les barques étaient remontées sur des dizaines de mètres dans les
palmiers, près de la colline.Les autera'a où j'aimais m'allonger
l'après-midi avec Tatie Kim avaient disparu, tranchés net. Tout
n'était que désolation. Quelques pécheurs déambulaient, hagards,
surpris par la violence de Betsy mais surtout furieux qu'aucun
communiqué d'alerte ne leur soit parvenu du centre d'information de
Batangas. Bref...tout cela pour dire qu'un typhon est un élément
dont il ne faut pas négliger la force et les conséquences
dévastatrices, alors....il faut s'attendre au pire et croiser les
doigts.... petite soeur
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