Le
temps avait changé brusquement. La mer était houleuse, noire. De
gros cumulo-nimbus parsemaient l'horizon, avançant à la vitesse
d'un cheval au galop et remplis d'éléments qui n'allaient pas
rendre la navigation facile jusqu'à Vung Tau. Richard pensa
« accrochez vous, ça va chauffer » mais chacun avait
compris que le voilier allait essuyer un gros grain....la mer était
fermée.
Déjà,
un vent de vingt, en rafales humides fouettait les voiles et le quinze mètres avec le bout-dehors en acier du spi taillait les flots en
moissonneur dans des creux de trois mètres. Le baromètre descendait
à chaque enfournement. Même si Richard était préparé à une
telle éventualité, il ne pouvait en ignorer le danger. Après
avoir affalé les voiles, consolidé les drisses, l'ancre et actionné
le moteur, Chris prit place à la timonerie au côté de son frère.
Mai et Moon avaient gagné leurs cabines afin de sécuriser leurs
compagnons....ils avaient d'autres chats à fouetter, c'était le
moins qu'on puisse dire....chacun pensant à l'alizé salvateur, le
grain passé.
Il
n'en fut rien. Maintenant, l'Orchidée s'enfonçait dans des creux de cinq mètres
et le vent avait forci à trente. Richard s'attendait à chaque
instant que le moteur cale. Mais le voilier était de
bonne facture. Il avançait avec des pointes de 10 nds au travers
avec trois riz et la trinquette, sans gîte apparent.
Soudain,
Chris pointa du doigt l'horizon. Il s'écria : « fais ta
prière mon frère ! On est foutus ! »
Un
cyclone approchait, alimenté de vents violents, grossissant de minute en minute
et rapprochant la mer et le ciel dans des creux de plus de dix
mètres. Richard évalua la distance avant l'affrontement...dix,
douze mille nautiques...sans plus. Il fallait gagner au plus vite la
côte et trouver une anse protégée mais le temps était l'élément
déterminant de leur survie...et il était compté, le cyclone
avalant les miles, brassant les flots comme un dragon affamé à la
bave écumeuse.
Richard
fit rapidement le point. La côte était encore trop loin, dix miles
environ d'après les instruments de bord. Il poussa le moteur au
maximum et coinça la barre plein nord, le point le plus près des
côtes du Cambodge. Le bateau gîta de trente degrés sous l'effet de
la manœuvre aidée par des rafales de cent kilomètres, préludes du
déluge. Après avoir essuyé quelques enfournements qui manquaient
d'engloutir l'Orchidée de mer, ils parvinrent à tracer un sillon
raisonnable dans une mer démontée, poussés par un moteur
surpuissant de 100 chevaux. Mais rien n'était joué. Richard savait qu'en atteignant les côtes, les vents balaieraient le rivage à plus de trois cents kilomètres à l'heure et dévasteraient tout sur son passage.
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