-Maintenant....une
autre question me vient à l'esprit...sur le tirage que nous venons
d'examiner....le flou sur le côté gauche... et cette ombre
blanche....c'est quoi ?
-Tu
as pu bouger...ça expliquerait cette partie de l'image.....
-Impossible !
Si j'avais bougé, c'est toute la photo qui serait floue ! et ça
n'explique pas cette ombre...
-Tu
ne penses pas que....
-non !
grands dieux..non ! Je sais à quoi tu penses.... restons
rationnels ! Il y a forcément une autre explication....une
défaillance technique de l'appareil peut-être ?.... pour
l'instant, je n'ai aucune hypothèse sauf la plus farfelue !
Un
ange passe....
soudain....une
odeur de fumée monte jusqu'à nos narines.
-vous
ne sentez pas une odeur de fumée ? Dis je de manière
innocente...
-mes
nems !.....mes banh xeo !...s'écrie Nuyen, levant les bras
au ciel et dévalant le grand escalier quatre à quatre...
Mai
pouffe de rire à cette démonstration burlesque ce qui ne manque pas
de faire boule de neige...
Nuyen
se retourna subitement et lança, comme s'adressant à des enfants...
-petits
chenapans !
Puis,
plus sérieusement, plus discrètement...comme pour Elle
-attention...mes
enfants...n'allez pas trop loin....que Bouddha vous garde....
…........
Nous
allions redescendre lorsque mon attention est attirée par une ombre
furtive se déplaçant le long des tentures du vaste hall.
Discrètement,
je fais signe à Mai.
De
son pas tranquille, un greffier s'en allait, reniflant chaque coin de
la pièce ou sautillant parfois sur des souris imaginaires puis
soudain il disparaît comme avalé par une tenture.
Surpris
par cet entrechat, nous gagnons le lieu de la disparition et
surprise, une porte se matérialise devant nous. Nous la poussons et
la bibliothèque apparaît à nos yeux.
Mai
me regarde, muette, me faisant comprendre par gestes qu'elle s'excuse
de son manque de confiance en moi....et, après concertation, nous
entrons.
Le
chat est là, assis à côté du fauteuil d'où montent des volutes
de fumée acres et nauséabondes...pour nos pauvres narines.
J'avance
une parole....
-Colonel ?!.....
Comme
mû par un ressort, ce dernier saute de son fauteuil et nous regarde,
interloqué...
-Que
diable faites vous chez moi ?!....et qui êtes vous ?...
Surpris,
nous le sommes. L'homme qui nous fait face est le fameux colonel mais
avec quelques vingt années de moins que la première fois où je
l'ai rencontré.
L'élément
de surprise passé, nous engageons la conversation en êtres
civilisés que nous sommes.
Il
semblerait au vu de ses explications que j'ai exagéré un tant soit
peu le grade de ce « futur colonel » et qu'il ne soit en
fait que capitaine ; qu'il vient tout juste de louer en
profitant d'une permission la grande maison du dignitaire chinois et
s'apprête à repartir vers les Indes où il commande une compagnie
de Gurkhas du Raj britannique.
Si
son explication s'avère difficile à croire pour nos pauvres
oreilles, il en de même pour lui car nous voici transportés, par je
ne sais quel phénomène temporel, en 1867 du temps de la révolte
des Cipayes.
Cet
anachronisme a de quoi nous dérouter et Mai se sent de plus en plus
fébrile à l'idée que nous ne puissions pas retourner dans notre
époque. Pour cela, après quelques minutes de conversation,
nous
prenons, semble-t-il, congé du capitaine et regagnons plus
facilement que je ne pensais notre époque... à notre grand
soulagement.
Toutefois,
nous n'avions pas compté sur un élément clé de cette intrusion
temporelle : le passage entre les deux époques aussi fluide
qu'il puisse être a provoqué une distorsion du temps et une
dissociation physique de nos entités avec pour conséquence :
un double de nous-mêmes resté prisonnier.....en 1867. Nous
demeurons interdits devant cette image car, avant que le passage ne
se referme, nous les apercevons en pleine discussion avec l'officier
britannique. Si nous avons les mêmes visages, la tenue vestimentaire
a changé....la mode au 19° n'est pas vraiment seyante...il faut le
voir pour le croire ! Brrr...ça fait froid dans le dos !
Une
voix se fait entendre derrière nous.
-Je
vous avais dit, Richard, de ne pas insister sur cette
bibliothèque......Hélas, maintenant, impossible de revenir en
arrière....mes chers enfants...
-Vous
le saviez ?! fais je, un peu courroucé
Mai
renchérit :
-Tatie ?!!!!.......
-Oui !....oui...je
le savais mais je comptais sur votre renoncement...et non votre
opiniâtreté....
-c'est
bien mal me connaître...Nuyen...je ne laisse JAMAIS rien tomber. Je
suis comme un bouledogue, une fois que j'ai mordu dans une affaire
intéressante, je vais jusqu'au bout...Mai vous le dira !
….et
maintenant ?
-Venez...
dit-elle...je vais TOUT vous dire.
Le
soir est tombé. Je regarde ma montre. Sept heures se sont écoulées
depuis l'intrusion alors que nous y sommes restés qu'une dizaine de
minutes....pourrais-tu m'expliquer... Einstein ?
-Vous
avez quelle heure...Tatie ?
-20
heures 45. Pourquoi ?...
-Pour
rien...merci !
Et
de ce pas, nous gagnons le salon éclairé par le grand lustre où,
déjà, des rafraîchissements et une table bien garnie nous
attendent en prévision d'une longue soirée et d'une longue nuit.
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