Trois
jours qu'il pleut, une pluie drue, chaude et pénétrante, une pluie
de mousson. Je tourne et retourne dans cette grande maison comme un
lion en cage. Je m'enfonce plus profondément dans cet immobilisme
cloisonné qui ne me ressemble pas. Mai, pour sa part, aide sa tante
à préparer les petits plats que constitue la cuisine vietnamienne
ou bien elle s'affaire à épousseter la multitude de bibelots et de
vases que Nuyen a ramené des États-Unis, un fastidieux travail que
je lui laisse volontiers.
Un
jour, alors que j'arpente le couloir aux lourdes tentures rouges du
premier étage,
je
suis intrigué par un léger murmure vocal provenant du mur. Cela
ressemble à un chuchotement continu, hachuré de quelques rires
d'enfant. J'écarte délicatement le tissu brocardé au demeurant
poussiéreux, ce qui me paraît étonnant vu l'aversion de Nuyen
pour celle-ci et découvre une porte . Je la pousse délicatement.
Brusquement, Les voix se taisent.
Je
suis surpris par le spectacle qui s'offre à moi.
C'est
le domaine de la culture, l'antre de la connaissance...la
bibliothèque. Enfin, une pièce où me réfugier si la mousson
s'éternise. Je suis surpris néanmoins que Nuyen ne m'en ait pas
parlé vu que ces derniers jours, elle m'a entendu arpenter la maison
afin de chasser mon ennui. Sur trois rangées de meubles muraux à
six étagères chacune, les livres s'entassent du sol au plafond. Il
y a ici un bon millier de livres, de rouleaux gainés de cuir et
boîtes en cartons remplis de journaux et de papiers
manuscrits.....un vrai régal pour un bibliophile. Cette pièce a
des relents de musée et les effluves qui s'en échappent sont si
particuliers à l'encre séchée et au vieux papier qu'en fermant les
yeux, je me nourris de toute cette culture littéraire et
spirituelle, j'en absorbe la connaissance intrinsèque du Savoir. En
arpentant les quelques trente mètres carrés de la pièce, je
retrouve par ci par là des romans connus tels que L'assommoir de
Zola, Mort à Venise de Thomas Mann, L'enfer de Barbusse ou A la
recherche du temps perdu de Proust compressé entre un Voss de White
et L'île du Docteur Moreau de Wells... et bien d'autres inconnus...à
découvrir. Au fond, occupant tout un pan de la pièce, une grande
cheminée à l'occidentale au tablier de teck sculpté de pensées
latines et de signes cabalistiques laissent à penser que l'ancien
occupant de la maison était un occidental friand d'ésotérisme. Un
portrait représentant un homme d'âge mûr à barbiche blanche aux
yeux bleus ainsi qu'un nom gravé apparaissent sur le fronton de la
cheminée....J.CHURCHWARD.
Churchward...Churchward...ce
nom me dit quelque chose.....mais ma mémoire pour l'instant semble
avoir tiré les rideaux.
Alors,
Je descends et rejoins le salon. Mai et Nuyen somnolent chacune dans
un fauteuil. Je toussote pour les avertir de ma présence. Nuyen
ouvre les yeux.
-Inutile,
me dit-elle, je vous ai entendu. Vous allez bien ?
-Mieux...maintenant...merci
dis-je et continue sur ma lancée...
-Vous
ne m'aviez pas dit que vous aviez une bibliothèque ?
La
question semble la surprendre. Elle ouvre une bouche en cul de poule
et des yeux ronds qui, si je n'étais pas intrigué par ma récente
découverte me ferait partir d'un grand rire explosif.
-Une
bibliothèque ? Je n'ai jamais eu de bibliothèque, vous faites
erreur, Richard ! Dit-elle d'un air sérieux
-Ah...ça...je
peux vous le certifier, j'en viens...au premier, derrière votre
tenture... pour laquelle, je dois dire, un bon coup de nettoyage ne
serait pas excessif...
Là,
je m'aperçois d'une chose...ou la tatie gagne le premier prix de
comédie...ou elle pense que je la fais marcher... ou bien...que ces
derniers jours passés entre ses quatre murs commencent à
sérieusement me perturber. De toute manière, l'une des trois semble
lui convenir.
Mai,
qui s'est réveillée, me regarde aussi d'un air interrogatif vu
qu'elle a, dés son arrivée, parcouru toutes les pièces et la
bibliothèque fantôme n'en faisait pas partie.
Alors,
je me réfugie derrière la seule chose sensée me disculper.
-Venez...que
je vous montre.
Et nous voilà partis, tous les trois, pour le premier. Sur place, ma joie est de courte durée. J'hésite entre la folie passagère due à l'inactivité et les hallucinations des pseudos champignons noirs de la cuisine absorbée du midi car j'ai beau chercher dans tous les coins, soulever toutes les tentures, de la porte...RIEN.
Et nous voilà partis, tous les trois, pour le premier. Sur place, ma joie est de courte durée. J'hésite entre la folie passagère due à l'inactivité et les hallucinations des pseudos champignons noirs de la cuisine absorbée du midi car j'ai beau chercher dans tous les coins, soulever toutes les tentures, de la porte...RIEN.
Les
deux femmes me regardent, persuadées que quelque chose s'est
déglingué provisoirement dans ma cafetière ambulante. Moi-même,
je suis plutôt déstabilisé par ce qui m'arrive. Pourtant, je
persiste et signe.
-Vous
pouvez me regarder comme ça !...je n'ai pas perdu l'esprit.
J'ai vu cette pièce. Elle est grande, remplie de livres et
documents. Il y a même une cheminée au fond de la pièce, le
portrait d'un homme âgé, de belle apparence et un nom...oui !
Un nom !?...Churchward c'est ça ! et....
Nuyen
m'arrête soudain.
-Vous
avez dit Churchward.. ?
-Oui
Nuyen...Churchward.
-Alors
ça ! Oui !...c'est bizarre car celui qui m'a vendu la
maison...s'appelle Girshaw...le conseiller testamentaire de l'ancien
propriétaire, un certain James Churchward, un colonel en retraite
disparu dans des circonstances mystérieuses en Amérique du sud.
Tous les étés, ce colonel anglais venait se ressourcer dans cette
maison qu'il avait acheté à un vieux mandarin en 1908 pour repartir
ensuite dans des expéditions m'a t'on dit chimériques.
-Vous
voyez...Nuyen...il existe un point commun entre votre explication et
ma récente et soi-disant hypothétique découverte.....Je n'ai pas
pu l'inventer !
-c'est
exact....je dois le reconnaître...c'est troublant...
Nous
restons là, de longues minutes, en nous regardant en chien de faïence,
sans parler, dans ce couloir qui devient de plus en plus oppressant à
mesure que le mystère s'épaissit....
-Houston....nous
avons un problème ! Ironise-je après un long silence. Nuyen a
compris l'allusion et part d'un rire communicatif qui nous laisse une
minute plus tard, tous les trois, libérés de toute pression.

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