samedi 20 septembre 2014

La maison du mystère

Trois jours qu'il pleut, une pluie drue, chaude et pénétrante, une pluie de mousson. Je tourne et retourne dans cette grande maison comme un lion en cage. Je m'enfonce plus profondément dans cet immobilisme cloisonné qui ne me ressemble pas. Mai, pour sa part, aide sa tante à préparer les petits plats que constitue la cuisine vietnamienne ou bien elle s'affaire à épousseter la multitude de bibelots et de vases que Nuyen a ramené des États-Unis, un fastidieux travail que je lui laisse volontiers.

Un jour, alors que j'arpente le couloir aux lourdes tentures rouges du premier étage,
je suis intrigué par un léger murmure vocal provenant du mur. Cela ressemble à un chuchotement continu, hachuré de quelques rires d'enfant. J'écarte délicatement le tissu brocardé au demeurant poussiéreux, ce qui me paraît étonnant vu l'aversion de Nuyen pour celle-ci et découvre une porte . Je la pousse délicatement. Brusquement, Les voix se taisent.

Je suis surpris par le spectacle qui s'offre à moi.
C'est le domaine de la culture, l'antre de la connaissance...la bibliothèque. Enfin, une pièce où me réfugier si la mousson s'éternise. Je suis surpris néanmoins que Nuyen ne m'en ait pas parlé vu que ces derniers jours, elle m'a entendu arpenter la maison afin de chasser mon ennui. Sur trois rangées de meubles muraux à six étagères chacune, les livres s'entassent du sol au plafond. Il y a ici un bon millier de livres, de rouleaux gainés de cuir et boîtes en cartons remplis de journaux et de papiers manuscrits.....un vrai régal pour un bibliophile. Cette pièce a des relents de musée et les effluves qui s'en échappent sont si particuliers à l'encre séchée et au vieux papier qu'en fermant les yeux, je me nourris de toute cette culture littéraire et spirituelle, j'en absorbe la connaissance intrinsèque du Savoir. En arpentant les quelques trente mètres carrés de la pièce, je retrouve par ci par là des romans connus tels que L'assommoir de Zola, Mort à Venise de Thomas Mann, L'enfer de Barbusse ou A la recherche du temps perdu de Proust compressé entre un Voss de White et L'île du Docteur Moreau de Wells... et bien d'autres inconnus...à découvrir. Au fond, occupant tout un pan de la pièce, une grande cheminée à l'occidentale au tablier de teck sculpté de pensées latines et de signes cabalistiques laissent à penser que l'ancien occupant de la maison était un occidental friand d'ésotérisme. Un portrait représentant un homme d'âge mûr à barbiche blanche aux yeux bleus ainsi qu'un nom gravé apparaissent sur le fronton de la cheminée....J.CHURCHWARD.
Churchward...Churchward...ce nom me dit quelque chose.....mais ma mémoire pour l'instant semble avoir tiré les rideaux.
Alors, Je descends et rejoins le salon. Mai et Nuyen somnolent chacune dans un fauteuil. Je toussote pour les avertir de ma présence. Nuyen ouvre les yeux.
-Inutile, me dit-elle, je vous ai entendu. Vous allez bien ?

-Mieux...maintenant...merci dis-je et continue sur ma lancée...
-Vous ne m'aviez pas dit que vous aviez une bibliothèque ?
La question semble la surprendre. Elle ouvre une bouche en cul de poule et des yeux ronds qui, si je n'étais pas intrigué par ma récente découverte me ferait partir d'un grand rire explosif.

-Une bibliothèque ? Je n'ai jamais eu de bibliothèque, vous faites erreur, Richard ! Dit-elle d'un air sérieux

-Ah...ça...je peux vous le certifier, j'en viens...au premier, derrière votre tenture... pour laquelle, je dois dire, un bon coup de nettoyage ne serait pas excessif...
Là, je m'aperçois d'une chose...ou la tatie gagne le premier prix de comédie...ou elle pense que je la fais marcher... ou bien...que ces derniers jours passés entre ses quatre murs commencent à sérieusement me perturber. De toute manière, l'une des trois semble lui convenir.
Mai, qui s'est réveillée, me regarde aussi d'un air interrogatif vu qu'elle a, dés son arrivée, parcouru toutes les pièces et la bibliothèque fantôme n'en faisait pas partie.
Alors, je me réfugie derrière la seule chose sensée me disculper.
-Venez...que je vous montre.
Et nous voilà partis, tous les trois, pour le premier. Sur place, ma joie est de courte durée. J'hésite entre la folie passagère due à l'inactivité et les hallucinations des pseudos champignons noirs de la cuisine absorbée du midi car j'ai beau chercher dans tous les coins, soulever toutes les tentures, de la porte...RIEN.
Les deux femmes me regardent, persuadées que quelque chose s'est déglingué provisoirement dans ma cafetière ambulante. Moi-même, je suis plutôt déstabilisé par ce qui m'arrive. Pourtant, je persiste et signe.
-Vous pouvez me regarder comme ça !...je n'ai pas perdu l'esprit. J'ai vu cette pièce. Elle est grande, remplie de livres et documents. Il y a même une cheminée au fond de la pièce, le portrait d'un homme âgé, de belle apparence et un nom...oui ! Un nom !?...Churchward  c'est ça ! et....
Nuyen m'arrête soudain.
-Vous avez dit Churchward.. ?
-Oui Nuyen...Churchward.
-Alors ça ! Oui !...c'est bizarre car celui qui m'a vendu la maison...s'appelle Girshaw...le conseiller testamentaire de l'ancien propriétaire, un certain James Churchward, un colonel en retraite disparu dans des circonstances mystérieuses en Amérique du sud. Tous les étés, ce colonel anglais venait se ressourcer dans cette maison qu'il avait acheté à un vieux mandarin en 1908 pour repartir ensuite dans des expéditions m'a t'on dit chimériques.

-Vous voyez...Nuyen...il existe un point commun entre votre explication et ma récente et soi-disant hypothétique découverte.....Je n'ai pas pu l'inventer !
-c'est exact....je dois le reconnaître...c'est troublant...
Nous restons là, de longues minutes, en nous regardant en chien de faïence, sans parler, dans ce couloir qui devient de plus en plus oppressant à mesure que le mystère s'épaissit....
-Houston....nous avons un problème ! Ironise-je après un long silence. Nuyen a compris l'allusion et part d'un rire communicatif qui nous laisse une minute plus tard, tous les trois, libérés de toute pression.

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