mercredi 13 août 2014

Chan





Après une heure de vol, la température à l'intérieur de la carlingue s'est considérablement refroidie. Mai frissonne. Son anorak ne la protégeant suffisamment plus du froid, elle s'est pelotonnée contre moi cherchant une part de chaleur que je ne suis pas en mesure pour l'instant de lui donner. Avec sa manie de tout prévoir, elle n'a pourtant pas pensé à emporter des vêtements chauds adéquates pour un voyage à plus de 12000 pieds au-dessus de la terre de ses ancêtres...

Je me rends dans la soute ; j'ouvre un des deux ballots apportés de la jonque. Chan a bien négocié. Connaissant ma destination, il a anticipé les aléas climatiques de la région montagneuse himalayenne et prit soin d'y inclure trois blousons d'aviateur australiens qui vont renforcer le pouvoir calorifique de nos anoraks. Mélissa ayant le sien, il reste à nous prémunir à notre tour.

-Tiens ! Mets ça, ma douce dis-je en lui présentant son sauveur.

Cinq minutes plus tard, Mai retrouve son joli teint d'eurasienne et me sourit.

-ça va mieux ? …. à l'intention de Mai

-oh oui !...beaucoup mieux...grâce à toi...

-non, c'est Chan qui y a pensé.

-Chan...parlons en.....où l'as tu connu ? En quelle occasion ?

Pour briser la monotonie du trajet, je leur parle alors de ma rencontre avec le vietnamien.....


-Chan était professeur de français à l'université d’Hanoï. En décembre 1960, lors de la création du Front national de libération viet-minh, il a dû quitter Son Tay où il s'était installé pour ses études et s'enfuir à Tra Vinh chez son oncle, à l'estuaire du Mékong, près de Saïgon. Malgré sa profession, Il n'avait aucune affinité avec le communisme mais il était foncièrement nationaliste. Lors de l'extension foudroyante des «Victor Charlie» en 61 et 62, il....

-Victor Charlie ?...

-Oui, les Vietcôngs...c'est ainsi que nous les appelions...donc en fin 62, il rejoignit les rangs de l'armée du sud mais en qualité de correspondant de guerre détaché auprès des conseillers militaires des États-Unis. Il suivit durant plusieurs mois les détachements chargés de créer les fameux « hameaux stratégiques ».....

-... ?...

-les « hameaux stratégiques » étaient une forme de camps concentrationnaires...sans rapport avec ceux de l'Allemagne nazie...visant à soustraire les populations locales de l'influence vietcông. Quoique bien traités, ses compatriotes étaient néanmoins enfermés et l'absence de liberté est une chose terrible...A plusieurs reprises, il prit fait et cause pour certains internés rebelles à cette idée de claustration, aida les uns, fit évader d'autres....c'est d'ailleurs ce qui lui a sauvé la vie lors de la fin du conflit vietnamien. Il fut déplacé et affecté au centre d'information de l'armée du sud. C'est là qu'il réalisa quelques scoops tels que l'assassinat en novembre 63 de Diêm, un homme d’état pro-américain fervent opposant d'Hô-Chi-Minh, et de son frère, dès leur sortie du palais. Les responsables étaient les militaires vietnamiens. Ce jour-là, il faillit être abattu comme espion à la solde de l'Oncle Hô...comme on appelait Hô Chi-Minh. Heureusement pour lui, il connaissait l'ambassadeur Taylor en place à Saïgon à l'époque. Celui-ci, avant de regagner les États-Unis, intercéda en sa faveur, sur ses instances. L'événement était d'autant plus sensible que de nombreux cordons de sécurité étaient en place pour l'arrivée inopinée de Cabot-Lodge à Saïgon.....

-Cabot-Lodge.. ?

-Un sénateur américain, diplomate et de surcroît aristocrate...je continue...En décembre 63, en revenant de Colombie, j'avais besoin de changer d'air....comme je l'ai déjà dit, ma région de prédilection étant le Sud-Est asiatique, l'Agence m'envoya à Da Nang. Ce n'était pas à proprement parler un lieu de tout repos mais l'affaire pour laquelle j'étais assigné semblait intéressante. Sous couverture d'un correspondant de guerre d'un grand journal, je devais montrer les troupes en milieu opérationnel.... une image de propagande aux yeux de l'Amérique. Filmer les Marines lors de raids offensifs était à la mesure de n'importe quel reporter. Timothy Page et Sean Flynn l'ont bien fait quelques années plus tard. Par contre, le début de ces marines fut des plus déprimants. De nombreux déséquilibres psychiques, dus à différentes raisons que je n'invoquerais pas, commençaient à toucher les compagnies placées en lignes de front dite «de ratissage». Le flot de réfugiés fuyant le communisme, la création des camps de «protection» constituaient le vrai problème du Viet-Nâm en ce temps-là. C'est alors que je me suis attaqué à l'aspect humain des conséquences des «paradis artificiels» provoqués par la drogue. Le gouvernement militaire m'a vite signifié un hop-là systématique. Les censeurs du militariat s'en sont donnés à cœur joie...Exprimer la réalité des faits m'a valu d'être ré-orienté officieusement par l'Agence. Je me suis retrouvé à quitter le service d'information des armées et me mettais, toujours sous l'égide de la Compagnie, à mon compte. Je décidais de travailler...pour garder ma couverture...au «document»...en free lance...Puis, un jour, en furetant du côté de chez Ky, je tombais sur Chan. Il était indépendant, photographe et intègre. Nous avons rapidement sympathisé. Il voulait faire toute la lumière sur ce qui lui paraissait le plus important, la progression des phases-clé de la guerre. Quant à moi, j'avais toujours la mission de «déloger» et «éradiquer» les trafiquants de drogue responsables de la détresse involontaire des Marines imbriqués dans le conflit. C'est ainsi qu'ensemble nous avons suivi la «vietnamisation», l'opération Phoenix, l'offensive pascale de 72, etcétéra...etcétéra....

-Phoenix ?....que s'est-il passé en 72 ?....

-Top !...secret défense....je vous dirais la suite plus tard....si vous êtes sages mais regardez plutôt..... Mélissa..ce qui arrive dis-je en pointant le doigt vers l'horizon...

A mi-chemin du golfe du Bengale, nous essuyons un grain, une avalanche de pluie de mousson pas très agréable mais Mélissa s'en sort bien. J'ai bien pensé à la remplacer mais le moment est mal choisi pour faire un échange de manche...aussi la laisse-je. En abordant les contreforts du Sikkim, il sera toujours temps de la remplacer...le repos, c'est important !




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire