Après
une heure de vol, la température à l'intérieur de la carlingue
s'est considérablement refroidie. Mai frissonne. Son anorak ne la
protégeant suffisamment plus du froid, elle s'est pelotonnée contre
moi cherchant une part de chaleur que je ne suis pas en mesure pour
l'instant de lui donner. Avec sa manie de tout prévoir, elle n'a
pourtant pas pensé à emporter des vêtements chauds adéquates pour
un voyage à plus de 12000 pieds au-dessus de la terre de ses
ancêtres...
Je
me rends dans la soute ; j'ouvre un des deux ballots apportés
de la jonque. Chan a bien négocié. Connaissant ma destination, il a
anticipé les aléas climatiques de la région montagneuse
himalayenne et prit soin d'y inclure trois blousons d'aviateur
australiens qui vont renforcer le pouvoir calorifique de nos anoraks.
Mélissa ayant le sien, il reste à nous prémunir à notre tour.
-Tiens !
Mets ça, ma douce dis-je en lui présentant son sauveur.
Cinq
minutes plus tard, Mai retrouve son joli teint d'eurasienne et me
sourit.
-ça
va mieux ? …. à l'intention de Mai
-oh
oui !...beaucoup mieux...grâce à toi...
-non,
c'est Chan qui y a pensé.
-Chan...parlons
en.....où l'as tu connu ? En quelle occasion ?
Pour
briser la monotonie du trajet, je leur parle alors de ma rencontre
avec le vietnamien.....
-Chan
était professeur de français à l'université d’Hanoï. En
décembre 1960, lors de la création du Front national de libération
viet-minh, il a dû quitter Son Tay où il s'était installé pour
ses études et s'enfuir à Tra Vinh chez son oncle, à l'estuaire du
Mékong, près de Saïgon. Malgré sa profession, Il n'avait aucune
affinité avec le communisme mais il était foncièrement
nationaliste. Lors de l'extension foudroyante des «Victor Charlie»
en 61 et 62, il....
-Victor
Charlie ?...
-Oui,
les Vietcôngs...c'est ainsi que nous les appelions...donc en fin 62,
il rejoignit les rangs de l'armée du sud mais en qualité de
correspondant de guerre détaché auprès des conseillers militaires
des États-Unis. Il suivit durant plusieurs mois les détachements
chargés de créer les fameux « hameaux stratégiques ».....
-... ?...
-les
« hameaux stratégiques » étaient une forme de camps
concentrationnaires...sans rapport avec ceux de l'Allemagne
nazie...visant à soustraire les populations locales de l'influence
vietcông. Quoique bien traités, ses compatriotes étaient néanmoins
enfermés et l'absence de liberté est une chose terrible...A
plusieurs reprises, il prit fait et cause pour certains internés
rebelles à cette idée de claustration, aida les uns, fit évader
d'autres....c'est d'ailleurs ce qui lui a sauvé la vie lors de la
fin du conflit vietnamien. Il fut déplacé et affecté au centre
d'information de l'armée du sud. C'est là qu'il réalisa quelques
scoops tels que l'assassinat en novembre 63 de Diêm, un homme d’état
pro-américain fervent opposant d'Hô-Chi-Minh, et de son frère,
dès leur sortie du palais. Les responsables étaient les militaires
vietnamiens. Ce jour-là, il faillit être abattu comme espion à la
solde de l'Oncle Hô...comme on appelait Hô Chi-Minh. Heureusement
pour lui, il connaissait l'ambassadeur Taylor en place à Saïgon à
l'époque. Celui-ci, avant de regagner les États-Unis, intercéda en
sa faveur, sur ses instances. L'événement était d'autant plus
sensible que de nombreux cordons de sécurité étaient en place pour
l'arrivée inopinée de Cabot-Lodge à Saïgon.....
-Cabot-Lodge.. ?
-Un
sénateur américain, diplomate et de surcroît aristocrate...je
continue...En décembre 63, en revenant de Colombie, j'avais besoin
de changer d'air....comme je l'ai déjà dit, ma région de
prédilection étant le Sud-Est asiatique, l'Agence m'envoya à Da
Nang. Ce n'était pas à proprement parler un lieu de tout repos mais
l'affaire pour laquelle j'étais assigné semblait intéressante.
Sous couverture d'un correspondant de guerre d'un grand journal, je
devais montrer les troupes en milieu opérationnel.... une image de
propagande aux yeux de l'Amérique. Filmer les Marines lors de raids
offensifs était à la mesure de n'importe quel reporter. Timothy
Page et Sean Flynn l'ont bien fait quelques années plus tard. Par
contre, le début de ces marines fut des plus déprimants. De
nombreux déséquilibres psychiques, dus à différentes raisons que
je n'invoquerais pas, commençaient à toucher les compagnies placées
en lignes de front dite «de ratissage». Le flot de réfugiés
fuyant le communisme, la création des camps de «protection»
constituaient le vrai problème du Viet-Nâm en ce temps-là. C'est
alors que je me suis attaqué à l'aspect humain des conséquences
des «paradis artificiels» provoqués par la drogue. Le gouvernement
militaire m'a vite signifié un hop-là systématique. Les censeurs
du militariat s'en sont donnés à cœur joie...Exprimer la réalité
des faits m'a valu d'être ré-orienté officieusement par l'Agence.
Je me suis retrouvé à quitter le service d'information des armées
et me mettais, toujours sous l'égide de la Compagnie, à mon compte.
Je décidais de travailler...pour garder ma couverture...au
«document»...en free lance...Puis, un jour, en furetant du côté
de chez Ky, je tombais sur Chan. Il était indépendant, photographe
et intègre. Nous avons rapidement sympathisé. Il voulait faire
toute la lumière sur ce qui lui paraissait le plus important, la
progression des phases-clé de la guerre. Quant à moi, j'avais
toujours la mission de «déloger» et «éradiquer» les trafiquants
de drogue responsables de la détresse involontaire des Marines
imbriqués dans le conflit. C'est ainsi qu'ensemble nous avons suivi
la «vietnamisation», l'opération Phoenix, l'offensive pascale de
72, etcétéra...etcétéra....
-Phoenix ?....que
s'est-il passé en 72 ?....
-Top !...secret
défense....je vous dirais la suite plus tard....si vous êtes sages
mais regardez plutôt..... Mélissa..ce qui arrive dis-je en pointant
le doigt vers l'horizon...
A
mi-chemin du golfe du Bengale, nous essuyons un grain, une avalanche
de pluie de mousson pas très agréable mais Mélissa s'en sort bien.
J'ai bien pensé à la remplacer mais le moment est mal choisi pour
faire un échange de manche...aussi la laisse-je. En abordant les
contreforts du Sikkim, il sera toujours temps de la remplacer...le
repos, c'est important !
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire