dimanche 18 mai 2014

13-Mai




3-SAIGON


-ne me prends jamais le soleil qui se lève à l'est et celui qui se couche à l'ouest...
-ne me prends jamais l'aurore opaline et l'ambre du crépuscule....
-ne me prends jamais la beauté du corps, l'espérance et la foi de l'âme...
et surtout...
-laisses moi mon amour d'hier, d'aujourd'hui et de demain....
Seigneur....






Avez-vous déjà aperçu aussi curieuse épitaphe ? Moi, je l'ai vue...devant moi. L'herbe était tendre et douce sous mes pieds. J'avais enlevé mes chaussures pour faire comme tout le monde ; se mettre au niveau de ceux qui se recueillent, des petites gens murmurant en tagalog... que je ne comprenais pas. Le cercueil était vraiment petit. Pauvre et chère Kim. J'esquissai un sourire au souvenir de ce qui avait été sa vie, sa disponibilité, sa gentillesse sans artifice comme savent l'être la plupart des gens simples d'Extrême-Orient...

C'est un concours de circonstances heureuses qui nous avait mis en relation et ce concours s'appelait Mai.
Pour cela, Il me faut remonter le temps, l'authenticité de notre existence.
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Tout s'est déroulé si vite depuis mon départ d'Orly que je me demande si je n'ai pas rêvé cette folie d'un jour où tout m'a été permis.
Pourtant, je n'ai qu à regarder au delà de ma présence, fermer les yeux et m'imprégner de ses effluves puissantes et mystérieuses pour m'en convaincre ; pour la seconde fois, je foule le sol du Viêt-nàm aux senteurs d'humus, au parfum de rizière.
-Terre épicée de gingembre et de kumquat, aux douceurs marines ; Cochinchine et Annam ; delta et berceau des dieux ; Tonkin, fougueux Caïn traversé des souvenirs de mon père où l'art confucéen côtoie les génies pellucides de l' homme simple... je ne vous ai pas oubliés.
Comment en être autrement, vous qui avez bercé mes rêves d'enfant envoûté de paradis lointains et enivré mon âme adolescente au rythme de vos tambours de bronze.
Dans le terminal de l'aéroport, de minces et jeunes indigènes m'interpellent d'un « welcome » avenant . Une nuée de plumules soyeuses et lisses balaie en ailes de corbeau virevoltantes la moiteur du site pour glisser discrètement des rendez-vous de quelque club privé pour VIP d'alléchante renommée.
Il règne dans le hall une étrange effervescence, des émotions refrénées, à fleur de peau, un rassemblement de public relation à petit budget, singulier à tous les lieux de transit. Un couple de vietkieus récemment arrivés de Manille enlace une vieille dame sans âge, en ao-dai, coiffée du sempiternel non là .
Sur la terrasse, penchée à la balustrade, une foule attend. Pas un mot. Quelques sourires contrits. Quelques signes de bienvenue, amicaux, muets et instinctifs. Impossible de deviner combien, pour la plupart, sera longue leur attente des retrouvailles mais je peux sentir leur regard tourné vers le Monde où une partie d'eux-mêmes est égarée et souffre de l'absence. Malgré leur silence, je perçois leurs hurlements sensibles jusqu'au déchirement.
J'ai soudain très froid, un froid difficile à concevoir lorsqu'on sait qu'il fait plus de quarante degrés sous les tamariniers.
Un bô dôi me regarde frissonner, l'oeil désabusé, enveloppé dans sa tenue verte délavée, coiffé du traditionnel casque vietcong.
Je m'en veux de n'être pas, au départ, à ma place dans le « petit Paris » que je vais aborder ; confiné en pleine démagogie, mon accès de fièvre est sur le point d'exploser avant de rejoindre un Saïgon que je connais bien. Brusquement, mon pouls ralentit, se normalise ; tremblements et suées disparaissent...j'ai survécu au décalage horaire.
C'est presque avec soulagement que je replonge dans le ballet aérien des pantalons noirs et chemisettes blanches. Ils ont entre quinze et vingt ans...difficile à dire ; la plupart des filles sont magnifiques ; malgré la fatigue du voyage et le « coup de bambou » de l'aéroport, j'ai peine à me détacher de leurs yeux superbes, délicieusement effilés en gouttes de pluie fouettées par la mousson. Je me souviens encore où, adolescent, j'essayais en vain de profiler mon regard vers les tempes afin de leur ressembler...Il y a aussi, chez elles, cette esquisse de sourire permanent qui fait fondre, entre disette et volupté.
Enfin, comment ne pas ressentir l'amère désillusion de ces enfants de l'aurore, trompés, abandonnés ou rejetés ; dans la flagrance de leurs expressions, je vois une fatale asphyxie qui devient très vite à qui sait la voir insoutenable.
En tournoyant dans leur cercle magique et passionné, j'ai envie de leur rendre ce sourire prodigue, ce merci d'être là parmi eux, avec eux, un merci au bord du cœur, au bord de l'émotion...sans commisération.
Je fais mine d'aller vers la station Arco que j'aperçois tout près lorsqu'un frou-frou soudain m'effleure, me balayant d'un souffle légèrement parfumé. Je m'arrête, comme paralysé. Une jeune congaie me barre la route et me dévisage, hautaine, les joues rosies de tant d'insolence. Elle est mince, de taille moyenne. Ses vêtements sont propres même si son jean délavé est à la limite de l'effritement et si son chemisier de soie blanche a perdu de sa lumière.
Qu'elle âge peut-elle avoir ? Quinze, dix-huit, vingt ans peut-être ? Elle fait si femme-enfant. Son visage régulier est d'une grande douceur. Elle a ce teint ocré fleuri d'une flamme métisse, un regard d'été indien, un signe d'occident : américain ? Ou peut-être français ? même la chevelure tissée des ombres de la nuit révèle des scintillements d'ambre jaune et de lumière.
Est-ce celle que j'ai aperçu quelques douze ans auparavant lors d'une visite « guidée » dans la Zen 16 des orphelins de guerre ?
Est-ce cette petite fille dont j'avais remarqué l'étrange chevelure, cette enfant que j'avais parrainée, que j'avais dû laisser dans la longue et difficile attente d'une adoption ? Est-ce enfin celle avec qui j'avais entretenu une étroite et émouvante correspondance, de père à fille, ,jusqu'à ces derniers mois restés sans nouvelles, ce qui avait motivé mon voyage ?
La même nuance de cheveux....
Aujourd'hui, elle aurait 17 ans....

Nos regards s'accrochent, l'espace de quelques secondes, au souvenir de quelques photos jaunies, échangées, conservées mais jamais oubliées.
Je reste persuadé, dans cet échange d'âmes, que c'est elle...on ne trompe pas son cœur....
Difficile de croire aussi la facilité avec laquelle, si c'est elle, j'ai retrouvé Mai, parmi quelque soixante six millions d'âmes étalées sur 1400 kilomètres...
...ou est-ce elle...qui m'a retrouvé ?
Une seule question me brûle les lèvres : comment s'appelle-t-elle ?
Elle me tend la main, m'invite à prendre une carte, par réflexe, par habitude.
Elle tremble légèrement à ce contact, laissant échapper, comme un soupir qui vient de loin, quelques mots :
-Tôi tên là Mai... puis me fait signe de la suivre.
J'ai les genoux qui tremblent, les extrémités gourds et les lèvres sèches.
Si je n'ai pas tout compris, j'ai saisi le terme Mai et cela me suffit pour ne pas la perdre lorsqu'elle fend la foule afin de rejoindre l'autre côté de la route parmi une armée assourdissante de scooters et de vélos.
C'est vrai que j'ai peur maintenant de la voir s'éloigner dans cette marée humaine encombrant les trottoirs.
Soudain, elle disparaît à mes yeux entre une marchande de fleurs et un petit vendeur de cigarettes américaines et anglaises.
Mon pouls s'accélère.Ne pas la perdre ! Surtout ne pas la perdre ! Pas maintenant !
D'un coup d'oeil circulaire, monté sur une bordure, j'inonde la place, sautillant comme un cabri .
Je l'aperçois enfin à quelques mètres, montée sur une moto bleue, rutilante de chromes et faisant de grands signes de la main....l'air plus désespéré que moi.
En nage mais soulagé je la rejoins et à sa demande m'installe sur le siège passager.
Je cherche un endroit pour m'accrocher et tâtonne sous le siège mais Mai se retourne, prend mes mains et les noue à sa taille.
Désorienté par cette attitude si peu conventionnelle défiant tous les usages de la bienséance asiatique, hormis cette liberté, je ne pose en cet instant aucune question.
J'emplis mes poumons de son délicat parfum sucré ; un peu de jasmin monte en moi m'énivrant jusqu'au trouble, un parfum que je n'ai pas oublié, une effluve de dernière correspondance, le seul lien avec celle qui m'a permis de vivre plus loin, plus fort.
Je suis heureux. Elle se retourne une nouvelle fois, me sourit et me dit :
-Thua...bà, em nho tôi anh Mai ! Hiêu không ? Ok ? ….
Je ne comprends pas tout mais il y a tant d'amour dans sa voix qu'il ne m'est pas nécessaire de tout traduire, aussi balbutie-je des mots banals, passe-partout mais fichtrement sincères :
-I'm lucky, I'm very happy my dear...happiness Mai !
Elle m'embrasse sur le bout du nez, met les gaz, manque de peu un vieil homme monté sur sa bicyclette, disparaissant sous un amas impressionnant de chaises, distribue quelques invectives à quelques vendeurs à la sauvette témoins du manège et sourit au policier qui tente si bien que mal de fluidifier le carrefour.

...à cent lieues de tout, propulsé vers l'avenir, je ferme les yeux, aveuglé par la poussière...et les larmes de joie. 


6 commentaires:

  1. J'espère qu'il y aura une suite car j'aimerai comprendre ce qui est arrivé à Mai ? Très bien écrit et on rentre très bien dans le récit. Bien amicalement

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  2. Bonjour cher ami Chrisdaniels, c'est une féérie de mots merveilleux et senteurs du moyen Orient qui nous entraine derrière la moto bleu de Mai où l'amour en sommeil va donner tout son sens dans la suite de ce voyage magnifique dans Saïgon.
    En attendant la suite de cette fabuleuse histoire d'amour, je te souhaite une agréable journée amitiés.

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  3. Bonjour Chrisdaniels,
    Que de beaux souvenirs tu évoques dans ces lignes, un passé qui t' habite encore aujourd'hui. et te permet d'écrire ces lignes dont la lecture me laisse dans l'attente d'une suite.
    Une de mes petites-filles est allée au Việt Nam,l'été dernier, elle fut enchantée de l'accueil.
    Très belle journée à toi.
    Amitié
    Prima

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  4. bonsoir Chrisdaniels ... je suis retournée prendre ton adresse de blog chez l'ami gégouska car le lien dans tes coms était erroné ...
    C'est avec beaucoup d'émotion que je me suis laissée entrainer dans cette merveilleuse histoire d'amour aux senteurs de l'orient ... j'ai hâte maintenant de connaitre la suite ...
    Je suis allée au Vietnam il y a deux ans dans la région du haut tonkin et moi aussi j'ai été touchée par la grâce d'une fillette au teint si pur et au sourire si candide ... je n'ai jamais connu son nom mais dans mon cœur et à jamais, elle est pour moi "fleur de prunier" ...
    bisous et bonne soirée

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  5. Je reviens avec plaisir goûter avec délice aux senteurs magnifiques de cette belle histoire d'amour asiatique, Mai empote avec elle ton amour naissant sur sa belle moto bleue vers des nuits romantiques et magiques. Je t'envoie cher ChrisDaniels mes amitiés à bientôt

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  6. Bonjour, à quand la suite de cette histoire palpitante ? Bonne fin de semaine !

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