3-SAIGON
-ne me prends jamais le soleil qui se lève à l'est et celui qui se couche à l'ouest...
-ne
me prends jamais l'aurore opaline et l'ambre du crépuscule....
-ne
me prends jamais la beauté du corps, l'espérance et la foi de
l'âme...
et
surtout...
-laisses
moi mon amour d'hier, d'aujourd'hui et de demain....
Seigneur....
Avez-vous
déjà aperçu aussi curieuse épitaphe ? Moi, je l'ai
vue...devant moi. L'herbe était tendre et douce sous mes pieds.
J'avais enlevé mes chaussures pour faire comme tout le monde ;
se mettre au niveau de ceux qui se recueillent, des petites gens
murmurant en tagalog... que je ne comprenais pas. Le cercueil était
vraiment petit. Pauvre et chère Kim. J'esquissai un sourire au
souvenir de ce qui avait été sa vie, sa disponibilité, sa
gentillesse sans artifice comme savent l'être la plupart des gens
simples d'Extrême-Orient...
C'est
un concours de circonstances heureuses qui nous avait mis en relation
et ce concours s'appelait Mai.
Pour
cela, Il me faut remonter le temps, l'authenticité de notre
existence.
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Tout
s'est déroulé si vite depuis mon départ d'Orly que je me demande
si je n'ai pas rêvé cette folie d'un jour où tout m'a été
permis.
Pourtant,
je n'ai qu à regarder au delà de ma présence, fermer les yeux et
m'imprégner de ses effluves puissantes et mystérieuses pour m'en
convaincre ; pour la seconde fois, je foule le sol du Viêt-nàm
aux senteurs d'humus, au parfum de rizière.
-Terre
épicée de gingembre et de kumquat, aux douceurs marines ;
Cochinchine et Annam ; delta et berceau des dieux ; Tonkin,
fougueux Caïn traversé des souvenirs de mon père où l'art
confucéen côtoie les génies pellucides de l' homme simple...
je ne vous ai pas oubliés.
Comment
en être autrement, vous qui avez bercé mes rêves d'enfant envoûté
de paradis lointains et enivré mon âme adolescente au rythme de
vos tambours de bronze.
Dans
le terminal de l'aéroport, de minces et jeunes indigènes
m'interpellent d'un « welcome » avenant . Une nuée
de plumules soyeuses et lisses balaie en ailes de corbeau
virevoltantes la moiteur du site pour glisser discrètement des
rendez-vous de quelque club privé pour VIP d'alléchante renommée.
Il
règne dans le hall une étrange effervescence, des émotions
refrénées, à fleur de peau, un rassemblement de public relation à
petit budget, singulier à tous les lieux de transit. Un couple de
vietkieus récemment arrivés de Manille enlace une vieille dame sans
âge, en ao-dai, coiffée du sempiternel non là .
Sur
la terrasse, penchée à la balustrade, une foule attend. Pas un mot.
Quelques sourires contrits. Quelques signes de bienvenue, amicaux,
muets et instinctifs. Impossible de deviner combien, pour la plupart,
sera longue leur attente des retrouvailles mais je peux sentir leur
regard tourné vers le Monde où une partie d'eux-mêmes est égarée
et souffre de l'absence. Malgré leur silence, je perçois leurs
hurlements sensibles jusqu'au déchirement.
J'ai
soudain très froid, un froid difficile à concevoir lorsqu'on sait
qu'il fait plus de quarante degrés sous les tamariniers.
Un
bô dôi me regarde frissonner, l'oeil désabusé, enveloppé dans sa
tenue verte délavée, coiffé du traditionnel casque vietcong.
Je m'en veux de n'être pas, au départ, à ma place dans le « petit Paris » que je vais aborder ; confiné en pleine démagogie, mon accès de fièvre est sur le point d'exploser avant de rejoindre un Saïgon que je connais bien. Brusquement, mon pouls ralentit, se normalise ; tremblements et suées disparaissent...j'ai survécu au décalage horaire.
Je m'en veux de n'être pas, au départ, à ma place dans le « petit Paris » que je vais aborder ; confiné en pleine démagogie, mon accès de fièvre est sur le point d'exploser avant de rejoindre un Saïgon que je connais bien. Brusquement, mon pouls ralentit, se normalise ; tremblements et suées disparaissent...j'ai survécu au décalage horaire.
C'est
presque avec soulagement que je replonge dans le ballet aérien des
pantalons noirs et chemisettes blanches. Ils ont entre quinze et
vingt ans...difficile à dire ; la plupart des filles sont
magnifiques ; malgré la fatigue du voyage et le « coup de
bambou » de l'aéroport, j'ai peine à me détacher de leurs
yeux superbes, délicieusement effilés en gouttes de pluie fouettées
par la mousson. Je me souviens encore où, adolescent, j'essayais en
vain de profiler mon regard vers les tempes afin de leur
ressembler...Il y a aussi, chez elles, cette esquisse de sourire
permanent qui fait fondre, entre disette et volupté.
Enfin,
comment ne pas ressentir l'amère désillusion de ces enfants de
l'aurore, trompés, abandonnés ou rejetés ; dans la flagrance
de leurs expressions, je vois une fatale asphyxie qui devient très
vite à qui sait la voir insoutenable.
En
tournoyant dans leur cercle magique et passionné, j'ai envie de leur
rendre ce sourire prodigue, ce merci d'être là parmi eux, avec eux,
un merci au bord du cœur, au bord de l'émotion...sans
commisération.
Je
fais mine d'aller vers la station Arco que j'aperçois tout près
lorsqu'un frou-frou soudain m'effleure, me balayant d'un souffle
légèrement parfumé. Je m'arrête, comme paralysé. Une jeune
congaie me barre la route et me dévisage, hautaine, les joues rosies
de tant d'insolence. Elle est mince, de taille moyenne. Ses vêtements
sont propres même si son jean délavé est à la limite de
l'effritement et si son chemisier de soie blanche a perdu de sa
lumière.
Qu'elle
âge peut-elle avoir ? Quinze, dix-huit, vingt ans peut-être ?
Elle fait si femme-enfant. Son visage régulier est d'une grande
douceur. Elle a ce teint ocré fleuri d'une flamme métisse, un
regard d'été indien, un signe d'occident : américain ?
Ou peut-être français ? même la chevelure tissée des ombres
de la nuit révèle des scintillements d'ambre jaune et de lumière.
Est-ce
celle que j'ai aperçu quelques douze ans auparavant lors d'une
visite « guidée » dans la Zen 16 des orphelins de
guerre ?
Est-ce
cette petite fille dont j'avais remarqué l'étrange chevelure, cette
enfant que j'avais parrainée, que j'avais dû laisser dans la longue et difficile
attente d'une adoption ? Est-ce enfin celle avec qui j'avais
entretenu une étroite et émouvante correspondance, de père à
fille, ,jusqu'à ces derniers mois restés sans nouvelles, ce
qui avait motivé mon voyage ?
La
même nuance de cheveux....
Nos
regards s'accrochent, l'espace de quelques secondes, au souvenir de
quelques photos jaunies, échangées, conservées mais jamais
oubliées.
Je
reste persuadé, dans cet échange d'âmes, que c'est elle...on ne
trompe pas son cœur....
Difficile
de croire aussi la facilité avec laquelle, si c'est elle, j'ai
retrouvé Mai, parmi quelque soixante six millions d'âmes étalées
sur 1400 kilomètres...
...ou
est-ce elle...qui m'a retrouvé ?
Une
seule question me brûle les lèvres : comment
s'appelle-t-elle ?
Elle
me tend la main, m'invite à prendre une carte, par réflexe, par
habitude.
Elle
tremble légèrement à ce contact, laissant échapper, comme un
soupir qui vient de loin, quelques mots :
-Tôi
tên là Mai... puis me fait signe de la suivre.
J'ai
les genoux qui tremblent, les extrémités gourds et les lèvres
sèches.
Si
je n'ai pas tout compris, j'ai saisi le terme Mai et cela me suffit
pour ne pas la perdre lorsqu'elle fend la foule afin de rejoindre
l'autre côté de la route parmi une armée assourdissante de
scooters et de vélos.
C'est
vrai que j'ai peur maintenant de la voir s'éloigner dans cette marée
humaine encombrant les trottoirs.
Soudain,
elle disparaît à mes yeux entre une marchande de fleurs et un petit
vendeur de cigarettes américaines et anglaises.
Mon
pouls s'accélère.Ne pas la perdre ! Surtout ne pas la perdre !
Pas maintenant !
D'un
coup d'oeil circulaire, monté sur une bordure, j'inonde la place,
sautillant comme un cabri .
Je
l'aperçois enfin à quelques mètres, montée sur une moto bleue,
rutilante de chromes et faisant de grands signes de la main....l'air
plus désespéré que moi.
En
nage mais soulagé je la rejoins et à sa demande m'installe sur le
siège passager.
Je
cherche un endroit pour m'accrocher et tâtonne sous le siège mais
Mai se retourne, prend mes mains et les noue à sa taille.
Désorienté
par cette attitude si peu conventionnelle défiant tous les usages de
la bienséance asiatique, hormis cette liberté, je ne pose en cet
instant aucune question.
J'emplis
mes poumons de son délicat parfum sucré ; un peu de jasmin
monte en moi m'énivrant jusqu'au trouble, un parfum que je n'ai pas
oublié, une effluve de dernière correspondance, le seul lien avec
celle qui m'a permis de vivre plus loin, plus fort.
Je
suis heureux. Elle se retourne une nouvelle fois, me sourit et me
dit :
-Thua...bà,
em nho tôi anh Mai ! Hiêu không ? Ok ? ….
Je
ne comprends pas tout mais il y a tant d'amour dans sa voix qu'il ne
m'est pas nécessaire de tout traduire, aussi balbutie-je des mots
banals, passe-partout mais fichtrement sincères :
-I'm
lucky, I'm very happy my dear...happiness Mai !
Elle
m'embrasse sur le bout du nez, met les gaz, manque de peu un vieil
homme monté sur sa bicyclette, disparaissant sous un amas
impressionnant de chaises, distribue quelques invectives à quelques
vendeurs à la sauvette témoins du manège et sourit au policier qui
tente si bien que mal de fluidifier le carrefour.
...à
cent lieues de tout, propulsé vers l'avenir, je ferme les yeux,
aveuglé par la poussière...et les larmes de joie.

J'espère qu'il y aura une suite car j'aimerai comprendre ce qui est arrivé à Mai ? Très bien écrit et on rentre très bien dans le récit. Bien amicalement
RépondreSupprimerBonjour cher ami Chrisdaniels, c'est une féérie de mots merveilleux et senteurs du moyen Orient qui nous entraine derrière la moto bleu de Mai où l'amour en sommeil va donner tout son sens dans la suite de ce voyage magnifique dans Saïgon.
RépondreSupprimerEn attendant la suite de cette fabuleuse histoire d'amour, je te souhaite une agréable journée amitiés.
Bonjour Chrisdaniels,
RépondreSupprimerQue de beaux souvenirs tu évoques dans ces lignes, un passé qui t' habite encore aujourd'hui. et te permet d'écrire ces lignes dont la lecture me laisse dans l'attente d'une suite.
Une de mes petites-filles est allée au Việt Nam,l'été dernier, elle fut enchantée de l'accueil.
Très belle journée à toi.
Amitié
Prima
bonsoir Chrisdaniels ... je suis retournée prendre ton adresse de blog chez l'ami gégouska car le lien dans tes coms était erroné ...
RépondreSupprimerC'est avec beaucoup d'émotion que je me suis laissée entrainer dans cette merveilleuse histoire d'amour aux senteurs de l'orient ... j'ai hâte maintenant de connaitre la suite ...
Je suis allée au Vietnam il y a deux ans dans la région du haut tonkin et moi aussi j'ai été touchée par la grâce d'une fillette au teint si pur et au sourire si candide ... je n'ai jamais connu son nom mais dans mon cœur et à jamais, elle est pour moi "fleur de prunier" ...
bisous et bonne soirée
Je reviens avec plaisir goûter avec délice aux senteurs magnifiques de cette belle histoire d'amour asiatique, Mai empote avec elle ton amour naissant sur sa belle moto bleue vers des nuits romantiques et magiques. Je t'envoie cher ChrisDaniels mes amitiés à bientôt
RépondreSupprimerBonjour, à quand la suite de cette histoire palpitante ? Bonne fin de semaine !
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