samedi 24 mai 2014

14-Souvenirs






Léon Blum a dit :
L'abnégation et la charité résultent le plus souvent d'un défaut de vie personnelle....

Je tournais et retournais le télégramme dans ma main, hésitant à le sortir de ma poche et en communiquer la teneur à Mai. Sûr que cette nouvelle va l'affecter mais aussi la lui cacher ne serait pas honnête
envers elle....Mai adorait Kim, sa seconde mère....
Nous étions à la fin du repas. Entre la poire et le fromage, je lui demandais si elle se souvenait encore de Soo, sa petite sœur de la Zen 16 ; durant un bref instant, sa pupille se dilata, me répondit par l'affirmative puis me demanda pourquoi.
Je lui présentais alors ce petit bout de papier chiffonné qui me brûlait les doigts depuis le départ de l'hôtel et dont j'avais peine à me débarrasser.
Paisiblement et en silence elle lut les quelques mots  :
Auntie Kim dumating ngayon-pumanaw-Soo bahay : Tuan

(Tatie Kim décédée-venir maintenant-Soo maison-signé : Tuan)

Mai secoua doucement sa jolie tête, se tourna un instant vers la fenêtre en clignant des yeux pour réfreiner son émotion et me prit la main.
Mai était forte. Elle en avait tellement vu.

Quelqu'un m'a dit un jour : la vie nous apprend à vivre ; il suffit de la regarder en face, d'avancer et de ne pas oublier de la vivre. Et il a rajouté... à deux c'est plus facile....J'ai eu du mal à saisir le sens caché de son conseil biscornu. Aujourd'hui, aussi.

Perdue dans ses pensées, Mai fixait un point à l'horizon pour y chercher quelques souvenirs en kaléidoscope, sa Anh, son rayon de soleil, morte à la zone de phtysie, la laissant seule, jusqu'à l'arrivée de Kim qui l'a prise sous son aile comme un oiseau blessé. Puis, la dissolution du camp 16, l'envolée des réhabilités , la fuite en avant en boat people, entassés comme des sardines parmi les relans de vomis et de défécations, dans un silence quasi religieux, jusqu'aux Philippines, sa seconde terre d'accueil. Un sourire vint souligner la commmissure de ses lèvres à quelques évènements heureux passés avec sa me Kim.....comme celui où elle a été confrontée à son premier typhon...
..
Mai regardait curieusement la naine martelant la terre de ses pieds nus. Bien campée devant les deux ombres qui masquaient l'enclos des cabris noir et blanc, elle vociférait en direction du maiore au feuillage vert.
A ce spectacle instinctif et burlesque, Mai se mettait à rire mais s'arrêtait tout aussitôt devant la mine désarmée de la jeune femme. Pauvre Kim...
Le perroquet, profitant d'un instant d'inattention, rejoignit d'un envol désordonné le mapé indompté, noueux, soulevant ses racines qui couraient sur le sol comme des bêtes végétales.
Mai, voyant la déconfiture de Kim, choisissait de s'éloigner afin de rendre la situation moins embarrassante. Attirée par le bruissement des tamariniers, elle fit quelques mètres en longeant la haie des orchidées, tournait le coin de la propriété, découvrant un horizon qu'elle avait jusqu'à lors ignoré.Elle se retourna, ne vit personne. De cet emplacement, Kim ne pouvait l'apercevoir. Mai ignorait la notion de bien ou de mal. Trop jeune...sa pérégrination au sein de l'exploitation ne pouvait être qu'une soif de curiosité donc non répréhensible à ses yeux...
Située dans un angle mort, la serre des plants d'orchidacées faisaient un rempart efficace aux vents violents qui venaient de la Mer de Luçon, annonçant l'arrivée imminente des fréquents typhons qui balayaient les Îles Philippines.
C'est là qu'elle les aperçut, ces femmes d'un autre âge, assises, roulées dans leur paréo, nettoyant des tubercules de taros. Lorsqu'elles virent l'enfant, elles sourirent, laissant apercevoir leur bouche édentée, noircie par le bétel. Tout le monde, dans la petite localité de Bauan, était au courant de la venue inopinée de la jeune Mai chez la bonne Tatie Kim...

Un jeune garçon sortit brusquement d'une grande maison de bois, tenant dans ses petits bras une énorme banne remplie de racines de panais et de tamarins qu'il déposa aux pieds des vieilles indigènes ; puis, faisant volte-face, sans accorder un seul regard à Mai, courut en direction de la plage.
Pendant ce temps, la naine avait réussi à rattraper le lori et l'avait attaché au pied du maiore ; prenant conscience de l'absence de Mai, elle se mit à sa recherche. Elle l'a rejoignit un quart d'heure plus tard au détour d'une allée de sapotilliers, près des cabanes des pécheurs de coquillages.
Rassurée, elle s'étendit avec elle entre deux lataniers. Des tramails étaient suspendus dans les branches d'un autera'a, dessinant un écran d'ombres magiques sur le sable. Les sappans étaient lacérés par les vents du large remplis de volutes brûlantes qui parvenaient en véritables bourrasques humides à couper la respiration ; elles soulevaient l'océan et raidissaient les cheveux ; elles hurlaient entre les bungalows qui pointaient leur cône tressé vers le ciel assombri et tourmenté.
L'horizon grondait sans cesse, pareil à des taikos. Kim se leva à la hâte entraînant Mai et se dirigea vers le bungalow. Elles l'atteignirent alors que les rafales redoublaient d'intensité, leur faisant courber l'échine.
Kim s'empressa de fermer toutes les ouvertures . Suivie de l'enfant, elle gagna l'endroit le plus sûr du lieu, un trou de neuf mètres carrés situé à l'extérieur auquel on accédait au moyen d'une lourde trappe. Celle-ci s'ouvrait sur une échelle qui descendait en pente douce jusqu'au sol. Couvert de feuilles de lataniers, l'ensemble était meublé sobrement d'une table en bambous sur laquelle était posé un réservoir d'eau potable et deux lampes à pétrole. Depuis la venue de l'enfant, la naine avait rajouté une boîte en fer remplie de petits gâteaux secs, de bonbons et deux banquettes de cormier.
Quatre conduits de bambou placés à chaque coin de la pièce, fixés à la paroi par des chevilles en banyan montaient jusqu'à se fondre dans le balete géant qui jouxtait l'abri aux barques. Cet aménagement de fortune lui avait permis, avant l'arrivée de Mai, d'attendre patiemment deux à trois jours avec Tuan son employé du domaine et ami la fin du passage cyclonique.
La saison commençait...on était en juin....Le premier de l'enfant...et sûrement pas le dernier.
Les communiqués arrivaient toutes les cinq minutes émis par la station Dwam de Batangas...
Mobilisé par habitude, Tuan était déjà là . Dés le début de l'alerte, il avait gagné l'abri, allumé une lampe à pétrole, débarrassé le coin de quelques lézards et insectes indésirables et attendu l'arrivée de Kim et de Mai. A peine allumée, la lampe diffusait une clarté trouble qui rétrécissait l'espace, semblant l'étouffer. De cet ensemble, s'échappaient des ombres chinoises qui s'étiraient étrangement jusqu'aux extrémités de la pièce, créant des zones mouvantes aux lignes souples et au contraste impressionnant.
Mai, assise à côté de la naine, semblait plus réceptive à ces silhouettes fantômatiques qu'aux éléments qui se déchainaient au-dessus de sa tête. Elle écarquillait les yeux si forts que Kim pouvait en apercevoir le fond de ses pupilles agrandies, comme fragilisées par l'atmosphère environnante....
.
A ce souvenir, Mai sourit à nouveau, me regarda et dit doucement, en me tapotant la main :
ça va Ta...ça va aller......

1 commentaire:

  1. Quel âge avait Mai ? Kim a un rôle important également. Passionnant ton récit j'ai hâte de lire la suite. Bon lundi !

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