Léon
Blum a dit :
L'abnégation
et la charité résultent le plus souvent d'un défaut de vie
personnelle....
Je
tournais et retournais le télégramme dans ma main, hésitant à le
sortir de ma poche et en communiquer la teneur à Mai. Sûr que cette
nouvelle va l'affecter mais aussi la lui cacher ne serait pas honnête
envers
elle....Mai adorait Kim, sa seconde mère....
Nous
étions à la fin du repas. Entre la poire et le fromage, je lui
demandais si elle se souvenait encore de Soo, sa petite sœur de la
Zen 16 ; durant un bref instant, sa pupille se dilata, me
répondit par l'affirmative puis me demanda pourquoi.
Je
lui présentais alors ce petit bout de papier chiffonné qui me
brûlait les doigts depuis le départ de l'hôtel et dont j'avais
peine à me débarrasser.
Paisiblement
et en silence elle lut les quelques mots :
(Tatie
Kim décédée-venir maintenant-Soo maison-signé :
Tuan)
Mai
secoua doucement sa jolie tête, se tourna un instant vers la fenêtre
en clignant des yeux pour réfreiner son émotion et me prit la main.
Mai
était forte. Elle en avait tellement vu.
Quelqu'un
m'a dit un jour : la vie nous apprend à vivre ; il suffit
de la regarder en face, d'avancer et de ne pas oublier de la vivre.
Et il a rajouté... à deux c'est plus facile....J'ai eu du mal à
saisir le sens caché de son conseil biscornu. Aujourd'hui, aussi.
Perdue
dans ses pensées, Mai fixait un point à l'horizon pour y chercher
quelques souvenirs en kaléidoscope, sa mè Anh,
son rayon de soleil, morte à la zone de phtysie, la laissant seule,
jusqu'à l'arrivée de Kim qui l'a prise sous son aile comme un
oiseau blessé. Puis, la dissolution du camp 16, l'envolée des
réhabilités , la
fuite en avant en boat people, entassés
comme des sardines parmi les relans de vomis et de défécations,
dans un silence quasi religieux, jusqu'aux Philippines, sa seconde
terre d'accueil. Un sourire vint souligner la commmissure de ses
lèvres à quelques évènements heureux passés avec sa me
Kim.....comme celui où elle a
été confrontée à son premier typhon...
…..
Mai
regardait curieusement la naine martelant la terre de ses pieds nus.
Bien campée devant les deux ombres qui masquaient l'enclos des
cabris noir et blanc, elle vociférait en direction du maiore au
feuillage vert.
A
ce spectacle instinctif et burlesque, Mai se mettait à rire mais
s'arrêtait tout aussitôt devant la mine désarmée de la jeune
femme. Pauvre Kim...
Le
perroquet, profitant d'un instant d'inattention, rejoignit d'un envol
désordonné le mapé indompté, noueux, soulevant ses racines qui
couraient sur le sol comme des bêtes végétales.
Mai,
voyant la déconfiture de Kim, choisissait de s'éloigner afin de
rendre la situation moins embarrassante. Attirée par le bruissement
des tamariniers, elle fit quelques mètres en longeant la haie des
orchidées, tournait le coin de la propriété, découvrant un
horizon qu'elle avait jusqu'à lors ignoré.Elle se retourna, ne vit
personne. De cet emplacement, Kim ne pouvait l'apercevoir. Mai
ignorait la notion de bien ou de mal. Trop jeune...sa pérégrination
au sein de l'exploitation ne pouvait être qu'une soif de curiosité
donc non répréhensible à ses yeux...
Située
dans un angle mort, la serre des plants d'orchidacées faisaient un
rempart efficace aux vents violents qui venaient de la Mer de Luçon,
annonçant l'arrivée imminente des fréquents typhons qui balayaient
les Îles Philippines.
C'est
là qu'elle les aperçut, ces femmes d'un autre âge, assises,
roulées dans leur paréo, nettoyant des tubercules de taros.
Lorsqu'elles virent l'enfant, elles sourirent, laissant apercevoir
leur bouche édentée, noircie par le bétel. Tout le monde, dans la
petite localité de Bauan, était au courant de la venue inopinée de la jeune Mai chez la bonne Tatie Kim...
Un
jeune garçon sortit brusquement d'une grande maison de bois, tenant
dans ses petits bras une énorme banne remplie de racines de panais
et de tamarins qu'il déposa aux pieds des vieilles indigènes ;
puis, faisant volte-face, sans accorder un seul regard à Mai, courut
en direction de la plage.
Pendant
ce temps, la naine avait réussi à rattraper le lori et l'avait
attaché au pied du maiore ; prenant conscience de l'absence de
Mai, elle se mit à sa recherche. Elle l'a rejoignit un quart d'heure
plus tard au détour d'une allée de sapotilliers, près des cabanes
des pécheurs de coquillages.
Rassurée,
elle s'étendit avec elle entre deux lataniers. Des tramails étaient
suspendus dans les branches d'un autera'a, dessinant un écran
d'ombres magiques sur le sable. Les sappans étaient lacérés par
les vents du large remplis de volutes brûlantes qui parvenaient en
véritables bourrasques humides à couper la respiration ; elles
soulevaient l'océan et raidissaient les cheveux ; elles
hurlaient entre les bungalows qui pointaient leur cône tressé vers
le ciel assombri et tourmenté.
L'horizon
grondait sans cesse, pareil à des taikos. Kim se leva à la hâte
entraînant Mai et se dirigea vers le bungalow. Elles l'atteignirent
alors que les rafales redoublaient d'intensité, leur faisant courber
l'échine.
Kim
s'empressa de fermer toutes les ouvertures . Suivie de l'enfant,
elle gagna l'endroit le plus sûr du lieu, un trou de neuf mètres
carrés situé à l'extérieur auquel on accédait au moyen d'une
lourde trappe. Celle-ci s'ouvrait sur une échelle qui descendait en
pente douce jusqu'au sol. Couvert de feuilles de lataniers,
l'ensemble était meublé sobrement d'une table en bambous sur
laquelle était posé un réservoir d'eau potable et deux lampes à
pétrole. Depuis la venue de l'enfant, la naine avait rajouté une
boîte en fer remplie de petits gâteaux secs, de bonbons et deux
banquettes de cormier.
Quatre
conduits de bambou placés à chaque coin de la pièce, fixés à la
paroi par des chevilles en banyan montaient jusqu'à se fondre dans
le balete géant qui jouxtait l'abri aux barques. Cet aménagement
de fortune lui avait permis, avant l'arrivée de Mai, d'attendre
patiemment deux à trois jours avec Tuan son employé du domaine et
ami la fin du passage cyclonique.
La
saison commençait...on était en juin....Le premier de l'enfant...et
sûrement pas le dernier.
Les
communiqués arrivaient toutes les cinq minutes émis par la station
Dwam de Batangas...
Mobilisé
par habitude, Tuan était déjà là . Dés le début de
l'alerte, il avait gagné l'abri, allumé une lampe à pétrole,
débarrassé le coin de quelques lézards et insectes indésirables
et attendu l'arrivée de Kim et de Mai. A peine allumée, la lampe
diffusait une clarté trouble qui rétrécissait l'espace, semblant
l'étouffer. De cet ensemble, s'échappaient des ombres chinoises qui
s'étiraient étrangement jusqu'aux extrémités de la pièce, créant
des zones mouvantes aux lignes souples et au contraste
impressionnant.
Mai,
assise à côté de la naine, semblait plus réceptive à ces
silhouettes fantômatiques qu'aux éléments qui se déchainaient
au-dessus de sa tête. Elle écarquillait les yeux si forts que Kim
pouvait en apercevoir le fond de ses pupilles agrandies, comme
fragilisées par l'atmosphère environnante....
….
A
ce souvenir, Mai sourit à nouveau, me regarda et dit doucement, en
me tapotant la main :
ça
va Ta...ça va aller......

Quel âge avait Mai ? Kim a un rôle important également. Passionnant ton récit j'ai hâte de lire la suite. Bon lundi !
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