Nous
venions de passer les trois collines qui surmontaient la vallée
lorsque se produisit l’événement. Richard, placé en tête,
disparut brusquement, comme avalé par le sentier. Chris, placé
derrière, pila et du poing levé nous fit signe de stopper. Il prit
un des bâtons qui jonchaient le sol et tâtonna du bout l'espace
escamoteur ; à mesure que le bout s'enfonçait, celui-ci
semblait rétrécir, ravi par le vortex invisible.
-un
passage ! cria-t-il surpris,....en plein sentier ! c'est
fort de café !...
Après
brève réflexion, il chercha dans son sac à dos la longue corde, la
déroula, me donna une extrémité puis s'entourant la taille avec
l'autre bout, dit :
-chacun
tient fermement la corde....ne la lâchez jamais. Quant à toi,
Angel....Tu as la fonction la plus importante: résister à la
traction lorsque j'avancerais dans le passage, car j'ignore ce qu'il
y a de l'autre côté, peut-être un vide ou une forte dénivellation
auquel cas je serais involontairement entraîné par inertie. Il te
faudra alors impérativement bloquer l'action...pigé ?
-Pigé !
Fis-je.
Il
resta quelques secondes les yeux fixés sur moi comme s'il attendait
une confirmation....que je lui donnais
-C'est
OK ! Vas-y !
Ce
faisant, il emprunta le passage et disparut à son tour. La corde
resta tendue quelques secondes puis je sentis trois appels le long
du chanvre, ce qui voulait dire qu'on pouvait y aller....que le
terrain de l'autre côté était sûr et sécurisé. Alors, les
filles et moi-même, nous empruntâmes le vortex
Un
monde archaïque
Une surprise nous y attendait.
Richard et Chris essayaient de lier conversation avec un individu qui
semblait ne plus avoir toute sa tête. Muni d'un sac à dos, l'homme
était assis sur l'herbe qui bordait le sentier. Il avait le visage
grave, semblait affligé. La tête entre ses mains, en se balançant
d'avant en arrière, il ne cessait de répéter comme une
litanie....
-c'est pas possible...je suis
en train de rêver...pincez moi s'il vous plaît...
Nous avançâmes aux nouvelles.
Richard nous briefa.
-ce jeune homme était parti en
randonnée pour la journée lorsqu'il a, comme nous, emprunté le
passage. Il ne s'en est pas inquiété outre mesure puisque le
sentier était en continuité et se prolongeait. Ce n'est qu'en
poursuivant son excursion qu'il a remarqué des différences, en
arrivant en contrebas...vers le village et vous allez comprendre
pourquoi ! Venez !
Nous avons laissé l'infortuné
à ses jérémiades et commencions à descendre le sentier lorsque
nous entendons crier derrière nous.
-hé !!! attendez moi !
Ne me laissez pas seul ! S'il vous plaît !!!
Le groupe s'arrêta. Richard et
Chris se regardèrent, esquissant un sourire....puis lui firent signe
d'approcher.
-ça va...ok...comment
t'appelles-tu ?
-Wotan Larsson..
-Wotan ? émit Richard...
-Oui ! fit-il avec un
sourire contrit...je sais...ma mère était passionnée de mythologie
scandinave, alors.....
-Par Odin !..... ironisa
Richard qu'il accompagna d'un rire qui devait résonner très
loin....jusque dans la vallée, vers le village dont il apercevait
indistinctement les constructions. Le groupe se remit en marche.
Arrivé aux premières maisons, il y eut un instant de flottement dû
à la surprise.
le village...oui..parlons
en....
Un ramassis de huttes en
torchis au toit de chaume, des rues boueuses où traînaient
pêle-mêle instruments aratoires issus d'un siècle dépassé,
bottes de foin foulé par une basse-cour de tous genres et chiens et
chats errants, faméliques.... ; parmi toute cette faune rurale,
quelques hommes vêtus de brais moyenâgeux palabrant par petits
groupes autour d'un puits à la margelle grossière cerclée de bois.
En voyant ce spectacle, nous
ne mettions plus en doute le traumatisme de notre compagnon
d'infortune. Il est vrai aussi que, dans nos tenues impeccables et
modernes, nous faisions tâche.
Une réflexion me vint
soudain....comment ces paysans, authentiques, d'un autre siècle,
allaient-ils réagir ? Un silence de mort entrecoupé de
caquètements gallinacés enveloppa la place. Les femmes présentes
étaient coiffées de toailles et vêtues de longues robes de bure
lacées par un justaucorps qui les faisaient ressembler à ces femmes
qui figuraient sur les tableaux des frères Le Nain....ou à La
Laitière de Vermeer....
A notre approche, elles
s'empressèrent de glisser dans cet orifice béant qui leur servait
de porte alors que les enfants en âge de marcher s'agrippaient à
leurs vêtements. Tout cela donnait à l'ensemble une impression de
flash-back bien orchestré, une irréalité dominée par la collusion
entre deux temps, le passé et le futur que nous
représentions...transposée sur une réalité de l'instant présent.
Un homme vint vers nous. Il
semblait être quelqu'un d'important. Sa tenue était plus soignée,
son allure plus digne. Grand, ossu, son visage, anguleux, taillé à
la serpe inspirait le respect. Ses yeux pétillants d'intelligence
étaient constamment en mouvement et inspectaient méticuleusement
notre groupe, s'attardant plus longuement sur nos femmes...je pensais
avec humour qu' ils pratiquaient peut-être sur ce monde le droit de
cuissage auquel cas il inspectait « la marchandise »....mais
il se mettait le doigt dans l’œil s'il croyait seulement parvenir
à les complimenter à la mode hussarde. Je ne connaissais pas depuis
longtemps les deux frangins mais j'avais pu « apprécier »
l’œil noir que chacun m'avait lancé lorsque j'avais essayé le
baise main du temps jadis sur ces demoiselles....lesquelles avaient,
pour accentuer leur jalousie, minauder à mon encontre....
L'homme s'arrêta à quelques
pas. Sa voix était rauque et puissante, à l'image de l'individu.
-Qui êtes vous...étrangers et
d'où venez vous ?
-nous venons de très
loin...répondit Richard, évasif
-de quel village ?
Richard éluda rapidement la
question et renchérit...
-de très très loin....de.....
Il réfléchit un bref instant
et lança avec ironie....
-...Adimante...vous ne
connaissez pas...
-....pourtant, ça me dit
quelque chose mais...pas en tant que lieu...l'étranger....vous
n'essayez pas de me raconter des craques par hasard ?......ah
oui ! Voilà....je m'disais bien....Adimante...ça
m'revient...c'est un personnage de la République de Platon...un
interlocuteur de Socrate...
A ces mots, nous restâmes
stupéfaits, bouche bée. Comment cet individu, dont l'allure
ressemblait à un serf du Moyen-Age, pouvait-il connaître un des
classiques de notre littérature et sinon, de quelle manière
avait-il pu l'apprendre....il ne semblait pas y avoir de bibliothèque
en vue...à priori aussi pas de journal......et vu l'état du village
et de ses habitants....
Pendant ce temps, l'homme
savourait l'embarras dans lequel il nous avait mis. En voyant notre
mine déconfite, Il éclata soudain de rire et tendit la main à
Richard qui récusa l'offre.
L'homme n'insista pas,
nullement offensé.
-Laissez tomber !....
Bienvenue étrangers, vous êtes mes invités. Venez...nous serons
mieux pour discuter à l'intérieur....le ciel va bientôt nous
tomber sur la tête conclut-il, ironique
A cet instant, le tonnerre
retentit. Le ciel se couvrait de gros nuages noirs.
D'un geste de la main, il les
invita à entrer dans sa maison, la maison la plus haute du village.
Richard hésita une seconde.
L'homme lui mit la main sur l'épaule et d'une voix qui se voulait
rassurante lui dit...
-S'il vous plaît....vous
n'avez rien à craindre....entrez...je vous en prie.
Ce que nous fîmes...tels les
moutons de Panurge.
Il régnait à l'intérieur une
atmosphère de plénitude. C'était bien agencé, ordonné. Certes
les meubles n'étaient pas de la première jeunesse mais propres et
débarrassés de toute salissure ce, malgré l'ouverture sur
l'extérieur. A ce propos, Richard, toujours lui, posa la question :
-pourquoi n'avez vous pas de
porte à vos maisons ?
L'homme sourit. Il s'attendait
visiblement à cette question mais il ne répondit pas tout de suite.
A l'extérieur, les éléments
se déchaînaient. Un déluge de pluie chaude s'abattit soudain sur
le village, créant des fumerolles à chaque impact, comme une terre
remplie de rosée nocturne chauffée par un soleil matinal....
Aussitôt, les hommes restés
dehors s'engouffrèrent dans la première entrée à leur portée, se
subtilisant aux gouttes incisives.
Richard regarda son hôte, eut
un bref sourire et dit :
-J'ai compris pourquoi vous
n'avez pas de porte.
L'homme sourit à nouveau.
-cela répond-il à votre
question ? fit-il
Richard hocha du chef.
Après quelques minutes d'un
silence entrecoupé par le bruit lancinant des gouttes fouettant le
toit, l'homme alluma une lampe à huile et, la posant sur la lourde
table en chêne, prit la parole..
-Voilà, maintenant nous allons
pouvoir converser en toute tranquillité. Tout d'abord, permettez que
je me présente..Je me nomme Maximilien Duval mais mes amis
m'appellent Max....ex-professeur d'université d'avant la Grande
Dépression......
Nous étions tous suspendus à
ses lèvres. La partie culturelle de ce premier contact s'expliquait.
Richard en avait conscience mais comment...pour le reste...
Durant plus d'une heure, le
maître de conférence qu'il avait été parla, s'arrêtant sur
chaque détail de leur évolution, leur retour aux origines de
l'homme et les conséquences fortuites qui avait conduit toute une
civilisation évoluée, à la pointe de la technologie, à l'âge de
pierre, les mauvais choix et ce sempiternel besoin de conquêtes
territoriales.
N'avait-on pas commencé ainsi,
dans notre monde, pensa Richard......jusqu'où la folie des hommes
irait-elle...cette folie bien ancrée dans notre génome, vecteur
d'un chaînon manquant de notre évolution, après un formatage de
notre intelligence qui nous a laissé son plus bas instinct...son
besoin de domination et de barbarie.
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