samedi 25 février 2017

Un monde archaïque


Nous venions de passer les trois collines qui surmontaient la vallée lorsque se produisit l’événement. Richard, placé en tête, disparut brusquement, comme avalé par le sentier. Chris, placé derrière, pila et du poing levé nous fit signe de stopper. Il prit un des bâtons qui jonchaient le sol et tâtonna du bout l'espace escamoteur ; à mesure que le bout s'enfonçait, celui-ci semblait rétrécir, ravi par le vortex invisible.

-un passage ! cria-t-il surpris,....en plein sentier ! c'est fort de café !...
Après brève réflexion, il chercha dans son sac à dos la longue corde, la déroula, me donna une extrémité puis s'entourant la taille avec l'autre bout, dit :

-chacun tient fermement la corde....ne la lâchez jamais. Quant à toi, Angel....Tu as la fonction la plus importante: résister à la traction lorsque j'avancerais dans le passage, car j'ignore ce qu'il y a de l'autre côté, peut-être un vide ou une forte dénivellation auquel cas je serais involontairement entraîné par inertie. Il te faudra alors impérativement bloquer l'action...pigé ?

-Pigé ! Fis-je.

Il resta quelques secondes les yeux fixés sur moi comme s'il attendait une confirmation....que je lui donnais

-C'est OK ! Vas-y !

Ce faisant, il emprunta le passage et disparut à son tour. La corde resta tendue quelques secondes puis je sentis trois appels le long du chanvre, ce qui voulait dire qu'on pouvait y aller....que le terrain de l'autre côté était sûr et sécurisé. Alors, les filles et moi-même, nous empruntâmes le vortex

Un monde archaïque

Une surprise nous y attendait. Richard et Chris essayaient de lier conversation avec un individu qui semblait ne plus avoir toute sa tête. Muni d'un sac à dos, l'homme était assis sur l'herbe qui bordait le sentier. Il avait le visage grave, semblait affligé. La tête entre ses mains, en se balançant d'avant en arrière, il ne cessait de répéter comme une litanie....

-c'est pas possible...je suis en train de rêver...pincez moi s'il vous plaît...

Nous avançâmes aux nouvelles. Richard nous briefa.

-ce jeune homme était parti en randonnée pour la journée lorsqu'il a, comme nous, emprunté le passage. Il ne s'en est pas inquiété outre mesure puisque le sentier était en continuité et se prolongeait. Ce n'est qu'en poursuivant son excursion qu'il a remarqué des différences, en arrivant en contrebas...vers le village et vous allez comprendre pourquoi ! Venez !

Nous avons laissé l'infortuné à ses jérémiades et commencions à descendre le sentier lorsque nous entendons crier derrière nous.

-hé !!! attendez moi ! Ne me laissez pas seul ! S'il vous plaît !!!

Le groupe s'arrêta. Richard et Chris se regardèrent, esquissant un sourire....puis lui firent signe d'approcher.

-ça va...ok...comment t'appelles-tu ?

-Wotan Larsson..

-Wotan ? émit Richard...

-Oui ! fit-il avec un sourire contrit...je sais...ma mère était passionnée de mythologie scandinave, alors.....

-Par Odin !..... ironisa Richard qu'il accompagna d'un rire qui devait résonner très loin....jusque dans la vallée, vers le village dont il apercevait indistinctement les constructions. Le groupe se remit en marche. Arrivé aux premières maisons, il y eut un instant de flottement dû à la surprise.

le village...oui..parlons en....

Un ramassis de huttes en torchis au toit de chaume, des rues boueuses où traînaient pêle-mêle instruments aratoires issus d'un siècle dépassé, bottes de foin foulé par une basse-cour de tous genres et chiens et chats errants, faméliques.... ; parmi toute cette faune rurale, quelques hommes vêtus de brais moyenâgeux palabrant par petits groupes autour d'un puits à la margelle grossière cerclée de bois.
En voyant ce spectacle, nous ne mettions plus en doute le traumatisme de notre compagnon d'infortune. Il est vrai aussi que, dans nos tenues impeccables et modernes, nous faisions tâche.
Une réflexion me vint soudain....comment ces paysans, authentiques, d'un autre siècle, allaient-ils réagir ? Un silence de mort entrecoupé de caquètements gallinacés enveloppa la place. Les femmes présentes étaient coiffées de toailles et vêtues de longues robes de bure lacées par un justaucorps qui les faisaient ressembler à ces femmes qui figuraient sur les tableaux des frères Le Nain....ou à La Laitière de Vermeer....
A notre approche, elles s'empressèrent de glisser dans cet orifice béant qui leur servait de porte alors que les enfants en âge de marcher s'agrippaient à leurs vêtements. Tout cela donnait à l'ensemble une impression de flash-back bien orchestré, une irréalité dominée par la collusion entre deux temps, le passé et le futur que nous représentions...transposée sur une réalité de l'instant présent.

Un homme vint vers nous. Il semblait être quelqu'un d'important. Sa tenue était plus soignée, son allure plus digne. Grand, ossu, son visage, anguleux, taillé à la serpe inspirait le respect. Ses yeux pétillants d'intelligence étaient constamment en mouvement et inspectaient méticuleusement notre groupe, s'attardant plus longuement sur nos femmes...je pensais avec humour qu' ils pratiquaient peut-être sur ce monde le droit de cuissage auquel cas il inspectait « la marchandise »....mais il se mettait le doigt dans l’œil s'il croyait seulement parvenir à les complimenter à la mode hussarde. Je ne connaissais pas depuis longtemps les deux frangins mais j'avais pu « apprécier » l’œil noir que chacun m'avait lancé lorsque j'avais essayé le baise main du temps jadis sur ces demoiselles....lesquelles avaient, pour accentuer leur jalousie, minauder à mon encontre....

L'homme s'arrêta à quelques pas. Sa voix était rauque et puissante, à l'image de l'individu.

-Qui êtes vous...étrangers et d'où venez vous ?

-nous venons de très loin...répondit Richard, évasif

-de quel village ?

Richard éluda rapidement la question et renchérit...
-de très très loin....de.....

Il réfléchit un bref instant et lança avec ironie....

-...Adimante...vous ne connaissez pas...

-....pourtant, ça me dit quelque chose mais...pas en tant que lieu...l'étranger....vous n'essayez pas de me raconter des craques par hasard ?......ah oui ! Voilà....je m'disais bien....Adimante...ça m'revient...c'est un personnage de la République de Platon...un interlocuteur de Socrate...

A ces mots, nous restâmes stupéfaits, bouche bée. Comment cet individu, dont l'allure ressemblait à un serf du Moyen-Age, pouvait-il connaître un des classiques de notre littérature et sinon, de quelle manière avait-il pu l'apprendre....il ne semblait pas y avoir de bibliothèque en vue...à priori aussi pas de journal......et vu l'état du village et de ses habitants....

Pendant ce temps, l'homme savourait l'embarras dans lequel il nous avait mis. En voyant notre mine déconfite, Il éclata soudain de rire et tendit la main à Richard qui récusa l'offre.

L'homme n'insista pas, nullement offensé.

-Laissez tomber !.... Bienvenue étrangers, vous êtes mes invités. Venez...nous serons mieux pour discuter à l'intérieur....le ciel va bientôt nous tomber sur la tête conclut-il, ironique

A cet instant, le tonnerre retentit. Le ciel se couvrait de gros nuages noirs.

D'un geste de la main, il les invita à entrer dans sa maison, la maison la plus haute du village.

Richard hésita une seconde. L'homme lui mit la main sur l'épaule et d'une voix qui se voulait rassurante lui dit...

-S'il vous plaît....vous n'avez rien à craindre....entrez...je vous en prie.

Ce que nous fîmes...tels les moutons de Panurge.

Il régnait à l'intérieur une atmosphère de plénitude. C'était bien agencé, ordonné. Certes les meubles n'étaient pas de la première jeunesse mais propres et débarrassés de toute salissure ce, malgré l'ouverture sur l'extérieur. A ce propos, Richard, toujours lui, posa la question :

-pourquoi n'avez vous pas de porte à vos maisons ?

L'homme sourit. Il s'attendait visiblement à cette question mais il ne répondit pas tout de suite.

A l'extérieur, les éléments se déchaînaient. Un déluge de pluie chaude s'abattit soudain sur le village, créant des fumerolles à chaque impact, comme une terre remplie de rosée nocturne chauffée par un soleil matinal....
Aussitôt, les hommes restés dehors s'engouffrèrent dans la première entrée à leur portée, se subtilisant aux gouttes incisives.

Richard regarda son hôte, eut un bref sourire et dit :

-J'ai compris pourquoi vous n'avez pas de porte.

L'homme sourit à nouveau.

-cela répond-il à votre question ? fit-il

Richard hocha du chef.

Après quelques minutes d'un silence entrecoupé par le bruit lancinant des gouttes fouettant le toit, l'homme alluma une lampe à huile et, la posant sur la lourde table en chêne, prit la parole..

-Voilà, maintenant nous allons pouvoir converser en toute tranquillité. Tout d'abord, permettez que je me présente..Je me nomme Maximilien Duval mais mes amis m'appellent Max....ex-professeur d'université d'avant la Grande Dépression......

Nous étions tous suspendus à ses lèvres. La partie culturelle de ce premier contact s'expliquait. Richard en avait conscience mais comment...pour le reste...

Durant plus d'une heure, le maître de conférence qu'il avait été parla, s'arrêtant sur chaque détail de leur évolution, leur retour aux origines de l'homme et les conséquences fortuites qui avait conduit toute une civilisation évoluée, à la pointe de la technologie, à l'âge de pierre, les mauvais choix et ce sempiternel besoin de conquêtes territoriales.

N'avait-on pas commencé ainsi, dans notre monde, pensa Richard......jusqu'où la folie des hommes irait-elle...cette folie bien ancrée dans notre génome, vecteur d'un chaînon manquant de notre évolution, après un formatage de notre intelligence qui nous a laissé son plus bas instinct...son besoin de domination et de barbarie.


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