dimanche 12 février 2017

Egaré


Egaré

Mercredi 14 décembre 2016. Je viens de franchir, avec mes nouveaux amis, le passage qui doit conduire à leur monde.

Passer de l'un à l'autre...franchir les portes qui séparent deux univers indissociables , presque semblables et pourtant si différents quant à la destinée de ceux qui le peuplent...c'est le fait que j'ai constaté en franchissant les passages...comme celui de retrouver cette entité commune et spirituelle qui fait penser que nous sommes liés par quelque chose d'infini grand, d'indéfinissable à notre encontre comme une parcelle d'éternité laissée dans la trame du temps pour les générations futures....

La première chose qui me frappe dans ce monde, c'est l'air, celui que je respire. Je ressens une différence notoire, une pression semblable à celle que l'on respire lorsqu'on atteint une altitude supérieure à 2000 mètres ou lorsqu'on est en hyperoxie lors d'une plongée profonde. Je mets cela sur le compte d'une adaptation à ce nouvel bloc environnemental. Je passe sous silence cette narcose passagère et continue à suivre mais à chaque pas que je fais, l'air pénètre dans mes poumons, les dilate au point que j'en vois trente six chandelles . Richard sourit en me voyant déséquilibré, finit par l'ignorer puis émet une hypothèse ma foi toute logique...

    -c'est normal me dit-il, d'une part, nous sommes en hiver, l'air dans ce monde est beaucoup plus vivifiant, beaucoup plus pur que dans le vôtre. Nous avons une pollution zéro. J'ai eu un léger problème respiratoire lorsque j'ai pénétré dans le vôtre..il m'a fallu une bonne heure pour m'adapter....Cependant, il ne semble pas convaincu par ce qu'il dit....Néanmoins, il continue...
    D'autre part, sur votre planète, vous avez un gros souci. Il vous faudra des décennies avant de pouvoir inverser le processus de réchauffement, cet effet de serre et d'après ce que j'ai pu voir chez vos dirigeants, ce n'est pas l'entente cordiale, chacun tirant sa couverture ....lorsqu'ils n'en sont pas les instigateurs eux-mêmes pour je ne sais quelle piètre raison.... cette irresponsabilité en grande partie intéressée et permanente rejaillira certainement sur vos futures générations. Comme vous dites chez vous....vous êtes mal barrés vu l'ampleur du problème à reconsidérer.
    -Je sais, Richard....ils se rejettent la faute ....à savoir, je veux bien tant que, personnellement, je n'en ressente pas les effets néfastes sur mon économie.... ça semble être le leitmotiv invoqué à chaque conférence sur le climat et cela finit toujours en eau de boudin ; les plus riches éludent le problème parce que ça touche à leur économie, les plus motivés c'est à dire les plus concernés sont vilipendés et de guerre lasse baissent les bras et l'année d'après, on recommence.... et c'est tout aussi stérile. On dirait qu'ils se donnent bonne conscience envers leurs concitoyens tout en sachant que les mesures qu'ils semblent proposer sont à l'encontre de leurs politiques territoriale et financière....
    Richard n'avait pas tort, comment faire entendre raison sur cette question fondamentale de survie à des leaders mondiaux alors qu'ils n'en sont pas encore les victimes potentielles ?
    Enfin...passons...on pourrait extrapoler durant des heures sans pour autant ne rien changer aux mentalités..concentrons nous plutôt sur le monde qui s'étale devant nos yeux.
    Un coup d’œil vers le «plafond»...il semble le même...peut-être le bleu un peu plus intense comme vers les hauts sommets...moins de vapeur d'eau, moins de pollution. En baissant les yeux, je constate que la nature a repris ses droits, comme sur ma terre...l'hiver froid et sec de mon enfance. La neige immaculée crisse sous mes pas . Des enfants se livrent une bataille de boules de neige, se lancent dans la construction d'une architecture magique et glacée tandis que d'autres glissent sur des planches de bois verni le long de la rue. Des rires d'enfants fusent de partout...un univers de carte postale des années 50 où il faisait encore bon vivre...et où l'argent n'avait pas encore tout pollué, tout sali...jusqu'aux individus...
  1. Cependant, Richard continue à manquer de conviction à mesure que nous pénétrons dans l'agglomération. Des petits détails mis bout à bout qui ne cadrent pas avec sa propre projection du monde auquel il est lié...
    Il nous fait signe d'arrêter.
-que se passe-t-il Richard ?...un problème ?... dit Mai

-Oui et un gros ! Fait-il...je crois que nous ne sommes pas chez nous.....cela conforte mon impression du début....par exemple la colline sur le flanc de la montagne plantée de chênes alors que chez nous, elle est plantée de bouleaux.... ou la rivière qui serpente dans la gorge et qui s'insinue entre deux tertres reliés par un petit pont de bois....inexistant ici...le paysage est différent...ça aurait dû me mettre la puce à l'oreille lorsque Angel ….c'est lui ...fait-il en me désignant.... a eu des pertes d''équilibre, la teneur en azote et oxygène qui dépassent d'après nos mesures les 21 %, cette possible hyperoxie qui me fait penser que la brèche que nous avons empruntée n'est pas la bonne.....conclusion : retour à la case départ...ce, .avant le point de non-retour... nous n'avons aucun bloc sous la main en cas d'accident respiratoire... conclut-il.

Et nous voilà partis en sens inverse....
La petite troupe est muette, déçue et semble préoccupée par deux questions : pourquoi cette divergence lors du second passage, alors que le premier s'est bien passé... et comment revenir sur le monde initial respectif...

mais les choses ne s'arrêtèrent pas là....
A la file indienne, nous repassâmes la porte en espérant rejoindre l'endroit à partir duquel nous avions commencé notre périple....

mais il n'en fut rien.

Je fermais la marche. Une fois de l'autre côté, quelle ne fut pas ma surprise de constater que mes compagnons avaient disparu. J'étais seul, légèrement groggy. Le paysage qui me faisait face était différent de l'endroit que j'avais quitté pour suivre mes nouveaux amis. Par contre, il ne m'était pas inconnu. Je ne parvenais pas à me rappeler l'image de l'oubli.

C'était l'hiver. J'entrais dans une forêt de mélèzes, obscure et sinistre. La terre était constellée d'épines hivernales, de branches dépouillées et mortes. Je sentais la froideur de l'air inerte et glacé m'envahir comme une incarnation des ténèbres qu'aucune prière ne pouvait entraver. La Mort était ici. La Mort était là, elle était partout....Le sort cruel des mortels était son sceau.
En remontant le sentier, j'aperçus une automobile. Le conducteur me pria de monter d'un geste d'invite, sans parler, sans sourciller. Son visage était de marbre, son expression figée telle une figure de cire. Je connaissais ces matins d'hiver empreints de grisaille et de froidure enveloppant les prés et les landes durcies par le gel. Je les apercevais à travers les glaces de l'automobile. Tout semblait suspendu...aucun souffle, une mystérieuse palette à portée d'une toile de Varley, sensible...fugitif. Nous parvenons à l'orée et entamons la remontée par des chemins de traverse jusqu'au coteau menant à ma demeure. A travers la brume figée, je discerne le paysage, épinglé, qui devient plus familier. Mon regard glisse doucement sur les parcelles pierreuses, argileuses des Causses, avec toutefois cette absence de rigueur géométrique inhérente au terrain. A droite, le bois aux cèpes...à gauche, le pensionnat de jeunes filles en uniforme bleu à col blanc....Combien de fois ai-je foulé ces chemins pour y rejoindre celle qui partagea ma vie......j'entrevois encore la structure crénelée et massive effleurant la colline des Roches Rouges....je m'assoupis, bercé par la douce trépidation de la voiture et sa chaleur intérieure.

Lorsque je me réveille, je suis couché à l'orée d'un bois. La voiture a disparu. Tous mes amis sont là, autour de moi et leurs sourires me font chaud au cœur. Richard me tend la main.

-Eh ! Angel, me dit-il...reste avec nous. Nous avons eu du mal à te récupérer....nous avons sauté deux portes d'un coup mais tu étais resté sur la première...nous avons dû aller te chercher et t'extraire d'un véhicule....conduit par un individu...pas franchement agréable...plutôt bizarre même.

Je n'avais donc pas rêvé....pourtant il m'avais semblé qu'au détour d'une chapelle de glace baignée d'une douce clarté, malgré les émanations chaudes et invisibles qui déformaient l'espace et les silhouettes, j'avais aperçu comme un mirage, le profil de ma mère surveillant le sentier du chemin de croix, guettant mes pas, son cœur plein d'une impatiente attente. En voulant l'atteindre, je conservais aussi l'hologramme de cette bergerie placée en avant-garde du bosquet des lapins. Je me rappelle avoir dit au chauffeur de s'arrêter un instant et être descendu, bouleversé, des larmes se figeant dans une fascination douloureuse. Je m'enfermais dans ce voyage à la porte du passé afin de retrouver le charme indéfini d'une parcelle de mon existence.
Je m'étais mis à trembler, surmonté par des ressentiments au goût âpre de cendre et regagnais le cocon doucereux de la voiture. J'espérais un feu ardent, je ne trouvais qu'une clarté posthume. C'était évident, j'essuyais le revers d'un voyageur pris dans la tourmente du temps, égaré entre deux mondes qui ne m'appartenaient plus. En fermant les yeux, blotti contre la banquette de cuir fauve, écrasé par ma peine et mon errance intemporelle et ubiquitaire, je finis par sombrer dans une nuit sans lune et faussement réparatrice.

-prêt pour le voyage...mon ami ? S'inquiéta Mai

-Mmm..fis-je, rassurant....l'aventure continuait....et je n'étais plus seul.



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