Egaré
Mercredi
14 décembre 2016. Je viens de franchir, avec mes nouveaux amis, le
passage qui doit conduire à leur monde.
Passer
de l'un à l'autre...franchir les portes qui séparent deux univers
indissociables , presque semblables et pourtant si différents quant
à la destinée de ceux qui le peuplent...c'est le fait que j'ai
constaté en franchissant les passages...comme celui de retrouver
cette entité commune et spirituelle qui fait penser que nous sommes
liés par quelque chose d'infini grand, d'indéfinissable à notre
encontre comme une parcelle d'éternité laissée dans la trame du
temps pour les générations futures....
La
première chose qui me frappe dans ce monde, c'est l'air, celui que
je respire. Je ressens une différence notoire, une pression
semblable à celle que l'on respire lorsqu'on atteint une altitude
supérieure à 2000 mètres ou lorsqu'on est en hyperoxie lors d'une
plongée profonde. Je mets cela sur le compte d'une adaptation à ce
nouvel bloc environnemental. Je passe sous silence cette narcose
passagère et continue à suivre mais à chaque pas que je fais,
l'air pénètre dans mes poumons, les dilate au point que j'en vois
trente six chandelles . Richard sourit en me voyant déséquilibré,
finit par l'ignorer puis émet une hypothèse ma foi toute logique...
-
Cependant, Richard continue à manquer de conviction à mesure que nous pénétrons dans l'agglomération. Des petits détails mis bout à bout qui ne cadrent pas avec sa propre projection du monde auquel il est lié...Il nous fait signe d'arrêter.
-c'est
normal me dit-il, d'une part, nous sommes en hiver, l'air dans ce
monde est beaucoup plus vivifiant, beaucoup plus pur que dans le
vôtre. Nous avons une pollution zéro. J'ai eu un léger problème
respiratoire lorsque j'ai pénétré dans le vôtre..il m'a fallu
une bonne heure pour m'adapter....Cependant, il ne semble pas
convaincu par ce qu'il dit....Néanmoins, il continue...
D'autre
part, sur votre planète, vous avez un gros souci. Il vous faudra
des décennies avant de pouvoir inverser le processus de
réchauffement, cet effet de serre et d'après ce que j'ai pu voir
chez vos dirigeants, ce n'est pas l'entente cordiale, chacun tirant
sa couverture ....lorsqu'ils n'en sont pas les instigateurs
eux-mêmes pour je ne sais quelle piètre raison.... cette
irresponsabilité en grande partie intéressée et permanente
rejaillira certainement sur vos futures générations. Comme vous
dites chez vous....vous êtes mal barrés vu l'ampleur du problème
à reconsidérer.
-Je
sais, Richard....ils se rejettent la faute ....à savoir, je veux
bien tant que, personnellement, je n'en ressente pas les effets
néfastes sur mon économie.... ça semble être le leitmotiv
invoqué à chaque conférence sur le climat et cela finit toujours
en eau de boudin ; les plus riches éludent le problème parce
que ça touche à leur économie, les plus motivés c'est à dire
les plus concernés sont vilipendés et de guerre lasse baissent les
bras et l'année d'après, on recommence.... et c'est tout aussi
stérile. On dirait qu'ils se donnent bonne conscience envers leurs
concitoyens tout en sachant que les mesures qu'ils semblent proposer
sont à l'encontre de leurs politiques territoriale et
financière....
Richard
n'avait pas tort, comment faire entendre raison sur cette question
fondamentale de survie à des leaders mondiaux alors qu'ils n'en
sont pas encore les victimes potentielles ?
Enfin...passons...on
pourrait extrapoler durant des heures sans pour autant ne rien
changer aux mentalités..concentrons nous plutôt sur le monde qui
s'étale devant nos yeux.
Un
coup d’œil vers le «plafond»...il semble le même...peut-être
le bleu un peu plus intense comme vers les hauts sommets...moins de
vapeur d'eau, moins de pollution. En baissant les yeux, je constate
que la nature a repris ses droits, comme sur ma terre...l'hiver
froid et sec de mon enfance. La neige immaculée crisse sous mes pas
. Des enfants se livrent une bataille de boules de neige, se lancent
dans la construction d'une architecture magique et glacée tandis
que d'autres glissent sur des planches de bois verni le long de la
rue. Des rires d'enfants fusent de partout...un univers de carte
postale des années 50 où il faisait encore bon vivre...et où
l'argent n'avait pas encore tout pollué, tout sali...jusqu'aux
individus...
-que
se passe-t-il Richard ?...un problème ?... dit Mai
-Oui
et un gros ! Fait-il...je crois que nous ne sommes pas chez
nous.....cela conforte mon impression du début....par exemple la
colline sur le flanc de la montagne plantée de chênes alors que
chez nous, elle est plantée de bouleaux.... ou la rivière qui
serpente dans la gorge et qui s'insinue entre deux tertres reliés
par un petit pont de bois....inexistant ici...le paysage est
différent...ça aurait dû me mettre la puce à l'oreille lorsque
Angel ….c'est lui ...fait-il en me désignant.... a eu des pertes
d''équilibre, la teneur en azote et oxygène qui dépassent d'après
nos mesures les 21 %, cette possible hyperoxie qui me fait penser que
la brèche que nous avons empruntée n'est pas la
bonne.....conclusion : retour à la case départ...ce, .avant le
point de non-retour... nous n'avons aucun bloc sous la main en cas
d'accident respiratoire... conclut-il.
Et
nous voilà partis en sens inverse....
La
petite troupe est muette, déçue et semble préoccupée par deux
questions : pourquoi cette divergence lors du second passage,
alors que le premier s'est bien passé... et comment revenir sur le
monde initial respectif...
mais
les choses ne s'arrêtèrent pas là....
A
la file indienne, nous repassâmes la porte en espérant rejoindre
l'endroit à partir duquel nous avions commencé notre périple....
mais
il n'en fut rien.
Je
fermais la marche. Une fois de l'autre côté, quelle ne fut pas ma
surprise de constater que mes compagnons avaient disparu. J'étais
seul, légèrement groggy. Le paysage qui me faisait face était
différent de l'endroit que j'avais quitté pour suivre mes nouveaux
amis. Par contre, il ne m'était pas inconnu. Je ne parvenais pas à
me rappeler l'image de
l'oubli.
C'était
l'hiver. J'entrais dans une forêt de mélèzes, obscure et sinistre.
La terre était constellée d'épines hivernales, de branches
dépouillées et mortes. Je sentais la froideur de l'air inerte et
glacé m'envahir comme une incarnation des ténèbres qu'aucune
prière ne pouvait entraver. La Mort était ici. La Mort était là,
elle était partout....Le sort cruel des mortels était son sceau.
En
remontant le sentier, j'aperçus une automobile. Le conducteur me
pria de monter d'un geste d'invite, sans parler, sans sourciller. Son
visage était de marbre, son expression figée telle une figure de
cire. Je connaissais ces matins d'hiver empreints de grisaille et de
froidure enveloppant les prés et les landes durcies par le gel. Je
les apercevais à travers les glaces de l'automobile. Tout semblait
suspendu...aucun souffle, une mystérieuse palette à portée d'une
toile de Varley, sensible...fugitif. Nous parvenons à l'orée et
entamons la remontée par des chemins de traverse jusqu'au coteau
menant à ma demeure. A travers la brume figée, je discerne le
paysage, épinglé, qui devient plus familier. Mon regard glisse
doucement sur les parcelles pierreuses, argileuses des Causses, avec
toutefois cette absence de rigueur géométrique inhérente au
terrain. A droite, le bois aux cèpes...à gauche, le pensionnat de
jeunes filles en uniforme bleu à col blanc....Combien de fois ai-je
foulé ces chemins pour y rejoindre celle qui partagea ma
vie......j'entrevois encore la structure crénelée et massive
effleurant la colline des Roches Rouges....je m'assoupis, bercé par
la douce trépidation de la voiture et sa chaleur intérieure.
Lorsque
je me réveille, je suis couché à l'orée d'un bois. La voiture a
disparu. Tous mes amis sont là, autour de moi et leurs sourires me
font chaud au cœur. Richard me tend la main.
-Eh !
Angel, me dit-il...reste avec nous. Nous avons eu du mal à te
récupérer....nous avons sauté deux portes d'un coup mais tu étais
resté sur la première...nous avons dû aller te chercher et
t'extraire d'un véhicule....conduit par un individu...pas
franchement agréable...plutôt bizarre même.
Je
n'avais donc pas rêvé....pourtant il m'avais semblé qu'au détour
d'une chapelle de glace baignée d'une douce clarté, malgré les
émanations chaudes et invisibles qui déformaient l'espace et les
silhouettes, j'avais aperçu comme un mirage, le profil de ma mère
surveillant le sentier du chemin de croix, guettant mes pas, son cœur
plein d'une impatiente attente. En voulant l'atteindre, je conservais
aussi l'hologramme de cette bergerie placée en avant-garde du
bosquet des lapins. Je me rappelle avoir dit au chauffeur de
s'arrêter un instant et être descendu, bouleversé, des larmes se
figeant dans une fascination douloureuse. Je m'enfermais dans ce
voyage à la porte du passé afin de retrouver le charme indéfini
d'une parcelle de mon existence.
Je
m'étais mis à trembler, surmonté par des ressentiments au goût
âpre de cendre et regagnais le cocon doucereux de la voiture.
J'espérais un feu ardent, je ne trouvais qu'une clarté posthume.
C'était évident, j'essuyais le revers d'un voyageur pris dans la
tourmente du temps, égaré entre deux mondes qui ne m'appartenaient
plus. En fermant les yeux, blotti contre la banquette de cuir fauve,
écrasé par ma peine et mon errance intemporelle et ubiquitaire, je
finis par sombrer dans une nuit sans lune et faussement réparatrice.
-prêt
pour le voyage...mon ami ? S'inquiéta Mai
-Mmm..fis-je,
rassurant....l'aventure continuait....et je n'étais plus seul.
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