mardi 5 août 2014

Mélissa


Une fois dans la voiture, Mai se cale contre la portière, vitres à demi baissées pour happer un peu de fraîcheur mais c'est peine perdue. Il règne sur l'île une chaleur étouffante, humide qui affaiblit la concentration, exacerbe les nerfs.

C'est plus qu'il n'en faut pour la jeune Hawaïenne. Empêtrée dans le flot tumultueux de la circulation, elle conduit la Toyota de main de maître mais elle a des difficultés à rouler à gauche et respecter le code de la route, ce qui lui vaut un concert d'avertisseurs pas nécessairement du meilleur effet pour sa patience déjà mise à rude épreuve.

J'essaie de détendre l'atmosphère en m'inquiétant de la santé de son oncle Charles mais elle s'enferme dans un mutisme qui n'est pas pour me plaire. La patience n'est pas une vertu nécessaire, c'est un moyen d'excuser la faiblesse...dit-on

Je lui fais part de ce désagrément, que je n'admet pas sa façon de se comporter avec nous aussi. Au bout de quelques minutes, elle se ravise et entame une conversation à sens unique.
Elle me demande alors de lui pardonner son mutisme. J'opine du chef. Elle m'explique qu'il y a trois jours, elle se trouvait encore à Honolulu à fêter la fin de ses vacances universitaires avec une amie lorsqu'elle a reçu le coup de téléphone de son oncle Charles qui lui demandait de se rendre libre et de le rejoindre à Hong-Kong en invoquant une raison majeure. Il n'en a pas précisé la nature sinon qu'elle était importante. Ensuite, elle s'est aperçue que la raison pour laquelle elle avait fait un trajet de 10000 kilomètres en passant par Manille était...qu'il voulait s'échapper de l'hôpital ...et enfin, la dernière raison fut peut-être sans qu'il en soit conscient notre venue non programmée...bien tombé !

-Oui, mais...que s'est-il passé ? Et où est ton oncle maintenant ?

-Pour l'histoire, c'était il y a une semaine de cela. il était à son Club et un de ses collègues l'a tellement chambré sur ses anciennes campagnes qu'il a vu rouge, s'est fortement énervé sur le provocateur et l'a défenestré. Heureusement, il n'y avait qu'un étage mais ils se sont mis à cinq pour essayer de le calmer manu militari, ce qui a motivé cette seconde attaque. S'il n'avait pas eu ce problème, il les aurait tous défenestré....vous le connaissez...mais j'y pense, vous étiez là lors de sa première, je crois ?

-Exact.

-Alors, vous connaissez mon oncle...l'hôpital...dans un lit...c'est pas son genre même à l'article de la mort ; il en a fait tellement voir au docteur Loei pour s'en aller que ce dernier a finalement capitulé à condition que je sois là pour m'occuper de lui. Bref, Il est sorti de l'hôpital ce matin ; Il est à la maison ;il a l'air de reprendre du poil de la bête très vite mais cependant il était trop tôt pour qu'il vienne vous récupérer personnellement et comme j'étais là...pas besoin de faire un dessin !

-Votre rôle dans tout cela ?

-A vous de choisir...infirmière ...cuisinière...femme de ménage...accompagnatrice...lectrice...moi qui pensait visiter le coin...niète oudatcha!(pas de chance!)

Elle s'était exprimée en russe.

-vi gavatitiè-pa-rouski ?

Je lui demandais si elle parlait le russe.

elle me donna la réponse que j'attendais :

-da ! Èroune-da !...oui ! Pas de problème!

-bravo! d'autres langues ?

-anglais, espagnol, portugais, français, hindi, mandarin...et cetera...

Elle parlait Hindi...ça pouvait être utile là où nous allons....

-A savoir, pense-je..quelles autres cordes cette Tania Romanova a dans sa manche ; sûrement plus d'une j'ai l'impression. L'avenir nous le dira.

La grande maison apparaît au détour d'une allée plantée d'arbres séculaires et de bosquets envahis de senteurs de mélia au parfum lilas et de plumeria à fleurs roses qui enivrent nos sens.

Mai a récupéré. Elle est plus en forme avec peut-être un zeste de nervosité. L'aplomb de cette James Bond girl la défrise au plus haut point. Je le sens à ses ongles qui me transpercent la chair du bras....Il ne manquait plus que ça.

Le portail franchi, la Toyota fait un dernier dérapage contrôlé et s'arrête devant le porche, face à l'entrée. Charles en sort rouge pivoine, visiblement courroucé par l'attitude de sa nièce.
-Mélissa !...N..de..D...!les pneus ! C'est toi qui va m'en payer des neufs ?!!

Mélissa ironise :

-Tu n'as qu'à les retenir sur ma paye...gros lourdaud !

-Oooooh !...Tout doux..les enfants ! Rangez vos billes...match nul...Il y a mieux à faire...vous ne croyez pas ?

Charles et Mélissa éclatent de rire. Au demeurant, cette petite joute les amuse...ce qui n'est pas le cas de Mai...

-Elle m'énerve...cette dièvouchka! Me glisse-t'elle dans l'oreille.

Le quart d'heure de Labiche passé, assis dans le vaste salon devant des rafraîchissements, nous pouvons parler sérieusement. Charles commence.

-Mes excuses Richard de n'avoir pas pu t'aviser à temps ; la chance a voulu que la petite ait répondu à mon appel et surtout...qu'elle soit arrivée pour vous récupérer. Pour le coup de main...comme tu peux le voir...un autre Trafalgar et bonsoir..je tire ma révérence. MAIS...mais j'ai une surprise pour vous. Mélissa va me remplacer. Elle a subi durant six mois le stage commando des bérets verts de Fort Bragg...close-combat, plan de survie, parachutisme... tout le toutim..bref, en plus de ce qu'elle possède : l'aptitude à parler plusieurs langues, elle sait piloter un coucou,un Cessna....une Alouette bien qu'elle préfère le Bell 13 et même un Beaver DHC...c'est te dire !

-?...

-un hydravion quoi ! Je l'ai briefé avant que vous arriviez...vous pouvez tous les deux avoir autant confiance en elle qu'en moi et tu en auras besoin... Richard ; tu es comme moi, tu n'es plus très jeune et du sang frais, avec Mai...qui n'est pas manchote, ça éclabousse, Okay vieux frère ?

-OK !

Le soir tombe sur Victoria Peak. Après trois heures de discussion et un frugal repas, nous avons tracé un itinéraire qui va nous permettre de rejoindre le Népal sans passer par les lignes régulières.

Ce plan comporte de gros risques. J'ai soudain peur pour Mai...Elle ne manque pas de résistance et possède de nombreux atouts dans son jeu mais la fatigue de ces derniers jours ont diminué sa faculté de récupération à entreprendre un tel voyage. Je lui en parle. Contre toute attente, je m'attendais à sa réaction. Pas question me dit-elle. Bien que la confiance règne entre nous deux, celle qu'elle accorde à la blondinette est toute relative.Alors...la messe est dite.




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