Richard
enjamba le muret, décrochant au passage quelques pierres qui
roulèrent sur le sol inégal avec un bruit sourd. Tapi dans l'ombre,
il scruta l'environnement qu'il venait de fouler, épiant le moindre
bruit, humant la moindre odeur particulière et humaine qui l'eusse
fait se tenir sur ses gardes.
A
pas feutrés, il se coula le long d'une ruelle dont il apercevait à
peine les contours. Bien que ses yeux se fussent habitués à
l'obscurité, il avait du mal à avancer. Des relents de beurre rance
flottaient dans l'air. Instinctivement, il s'essuya le nez d'un
revers de main.
Il
faillit s'étaler, dérapant sur des détritus nauséabonds
disséminés le long d'un îlot d'habitations archaïques plongées
dans une semi-clarté. Aux bruits de voix qu'il percevait, ce devait
être un restaurant. Parvenu à l'encoignure d'une maison, la
lumière de la rue principale le frappa brusquement. Surpris, il
recula, fermant les yeux. Elle était déserte. Face à lui, de
l'autre côté de la rue, des véhicules étaient rangés, l'avant
tourné dans sa direction. Une chance. Leurs propriétaires devaient
sûrement dormir à cette heure avancée...De toutes manières, il
n'avait pas le choix.. Il n'allait pas se rendre là-bas à pied.
Quelques
minutes plus tard, il roulait vers l'ouest en direction du monastère
de Drepung. Il sourit. Il n'avait pas perdu la main...il y avait bien
deux ans qu'il n'avait pas « emprunté » un véhicule...
Le
landercruiser se comportait à merveille et le réservoir était
plein. De la main, il toucha son sac de toile, rassuré. La caméra à
infrarouge brûlait d'impatience et il avait emporté quelques
films supplémentaires. Jusque là tout allait bien. Il entendit au
loin le son d'une trompe dung chen suivi d'un battement de tambour
sourd et lancinant.
Les
phares trouaient la nuit tranquille, tel un dragon crachant des
flammes, avalant chaque kilomètre de terrain aux nuances
sulfureuses. Il passa tout près de l'endroit où le Piper était
dissimulé. Mentalement, il le perçut aussi nettement que s'il lui
était apparu à quelques mètres. Simple construction mentale qu'il
s'amusait à extérioriser, à interpréter suivant son bon vouloir.
Distrait
dans ce jeu puéril et inconscient, il faillit manquer
l'embranchement qui conduisait à la cité monastique. Il lui restait
trois kilomètres pour garer le véhicule en le soustrayant à la vue
des patrouilles qui sillonnaient de temps en temps les abords de la
colline. Passer entre les mailles du filet martial n'allait pas être
une mince affaire.
Néanmoins,
trois éléments étaient à considérer :
-le
premier était que la situation politique depuis mars 59 s'était
légèrement radoucie et les autorités chinoises avaient décidé
d'optimiser favorablement les rapports inter-tibétains d'où
l'éventualité d'un relâchement des consignes de sécurité.....
-le
second tenait plutôt de sa jeunesse et de son entraînement intensif
à remplir pleinement n'importe quelle mission d'infiltration...
quant
au troisième...
-on
ne l'attendait pas or, lorsqu'on attend personne, on a tendance à
fragiliser son attention.
...mais
il restait lucide. Il savait qu'il allait avoir besoin de toutes ses
facultés avec un allié de choix dont il avait toujours bénéficié :
le facteur chance.
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